La biodiversité, un concept néo-libéral ?

, par Julien Delord

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Quand on répète que l’écologie est mal partie, la tentation est grande pour se désintoxiquer du greenwashing ambiant de retrouver le naturaliste sauvage qui sommeille en nous. Rien ne vaut alors de cultiver son jardin (bio) et de protéger sa nature environnante, la vraie avec ses orchidées multicolores et ses pipistrelles virevoltantes, en soutenant financièrement ou moralement les valeureux protecteurs de cette biodiversité qu’on chérit tant (associations environnementales, ONG, parcs, etc.).

Mais voilà, si là encore on nous mentait ? Si, au lieu de déléguer notre pouvoir d’action à des naturalistes de terrain passionnés, nous n’avions affaire qu’à des gestionnaires qui vénéraient plus les chiffres que la nature ? Les naturalistes, c’était bon au temps où il existait encore une nature. Aujourd’hui, il n’existe plus que des services écosystémiques et de la biodiversité. Et le succès de ce dernier concept auprès des managers de l’environnement n’est pas fortuit. La « biodiversité », ce n’est pas une notion plus scientifique pour parler de nature, comme beaucoup le croient. La biodiversité incarne d’abord un nouveau regard sur la nature, une perspective porteuse de quantification mais aussi d’ambiguïtés. En effet, il n’existe aucune définition stabilisée de la biodiversité : bien sûr, il s’agit de la diversité du vivant, souvent considérée à ses niveaux génétiques, spécifiques et écosystémiques. Mais certain-e-s considèrent la diversité comme une collection, d’autres comme un potentiel de variabilité. Les un-e-s pensent en termes de structures, les autres en termes de fonctions. Et quelques-un-e-s justifient l’inclusion de l’homme dans cette biodiversité. Au final, il n’existe pas une mesure universelle de la biodiversité, mais une myriade d’indicateurs, souvent limités et parfois même contradictoires.

Car n’oublions pas que la quantification ne délivre aucun titre de scientificité – pensons à l’évaluation chiffrée des « performances » managériales ! On peut donc émettre de très sérieux doutes sur la scientificité du concept général de biodiversité, d’autant que la mathématisation de la notion de « diversité » est l’œuvre de théoriciens du choix rationnel. Comment rendre compte de la diversité des choix qui s’offrent à un agent économique rationnel pour optimiser ses préférences ? Ou bien, dans notre cas, comment rendre compte de la diversité des entités biologiques entre lesquelles doit choisir un gestionnaire pour optimiser la conservation de certaines variables écologiques ou évolutives ?

Derrière cette formulation cynique de la biodiversité, se cache effectivement une sorte de supermarché de l’indicateur écologique dans lequel chacun-e peut piocher selon ses intérêts et son domaine de prédilection. D’un côté, on ne peut nier l’atout démocratique de la biodiversité qui permet une discussion sur la protection de la nature par-delà les frontières disciplinaires et les idéologies. De l’autre, c’est la foire à la récupération politique : il faut protéger la « diversité génétique » ? Les semenciers et leurs banques de gènes vont s’en charger ! Le pire est atteint lorsque sont définis des principes d’équivalence entre les différentes dimensions de la biodiversité. On détruit des écosystèmes par-ci, mais on sauve des espèces par-là, et comme par magie, la biodiversité globale s’en trouve inchangée. C’est la « compensation écologique », belle forme d’indulgence moderne qui permet de bétonner l’âme écologique en paix !

En fin de compte, la biodiversité n’est qu’un nouvel avatar de la « gestionnite » environnementale, qui, paradoxalement, renforce la domination de l’homme sur la nature au nom même de sa sauvegarde ! A quand un concept pour respecter vraiment la sauvagerie du monde ? Non, décidément, il y a quelque chose de pourri au royaume des politiques environnementales.

A lire : Elena Casetta et Julien Delord (éd.), Versatile biodiversité , Éditions matériologiques, Paris, 2014 (à paraître)