La croissance rend-elle fou ?

, par Aurélien Boutaud

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C’est au début des années 1980 que l’économiste américain Kenneth Boulding a prononcé cette phrase restée célèbre : « Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Le président de l’Association des économistes américains était mieux placé que quiconque pour mesurer le caractère insensé de ce qu’on appelle aujourd’hui la « croissance verte ». Car c’est en effet au tournant des années 1980 que cette idée va véritablement prendre forme. Confrontée à la question des limites de la planète, une poignée d’économistes propose alors une solution théorique imparable : l’hypothèse dite de substituabilité. Pour faire simple, l’hypothèse suggère que la dégradation du capital naturel peut être indéfiniment compensée par la production de capital artificiel.

Ainsi, la somme totale de capital restant constante, la croissance peut se poursuivre ad vitam aeternam. Après tout, il suffisait d’y penser ! Ravis de leur époustouflante trouvaille théorique, ces mêmes économistes se sont alors mis au travail, produisant dans le courant des années 1990 et 2000 pléthore d’articles académiques bourrés de formules mathématiques démontrant qu’une croissance infinie était possible… tout du moins, sur le papier.

Restait à transformer l’hypothèse académique en un véritable projet politique. Et c’est bien entendu là que les choses se compliquent. Car pour devenir réalité, la substituabilité suppose une artificialisation et une mise sous pression extrêmes de la nature. Produire plus d’alimentation grâce aux OGM. Produire plus d’électricité grâce au nucléaire. Produire plus de carburant grâce aux énergies fossiles non conventionnelles. Produire plus d’énergie renouvelable issue de la biomasse grâce à la biologie de synthèse (1). Et qui sait, demain : pourquoi ne pas refroidir le climat en dispersant dans l’atmosphère des particules de SO2 qui limiteront le rayonnement solaire ? Pourquoi ne pas mettre la diversité biologique sous cloche dans d’immenses parcs clôturés, ou mieux encore… dans des banques de semences ?

On comprend mieux pourquoi Kenneth Boulding parlait de folie. Car derrière les théories et les formules mathématiques des économistes, apparaît peu à peu le visage glaçant de la croissance infinie. Et s’il n’est plus question d’en rire aujourd’hui, c’est justement parce que ces projets délirants n’en sont plus au stade théorique : à des degrés d’avancement divers, ils font déjà partie de la réalité des années 2010. Aux USA, au Canada ou encore en Australie, la production de gaz de schiste ou de pétrole bitumineux est en plein essor. La manipulation du vivant est quant à elle en train de franchir un cap vertigineux avec le développement de la biologie de synthèse : ainsi, John Craig Venter et ExxonMobil nous promettent pour bientôt la production industrielle de biomasse de synthèse destinée à la fourniture de carburant. Quant aux techniques de manipulation du climat, elles sont entrées dans l’agenda politique depuis que le GIEC a admis qu’elles devaient faire partie des options à envisager pour contrer le réchauffement climatique.

Évidemment, ces projets délirants ne laissent guère de place à la contestation populaire. Pour perpétuer une économie de croissance, il faudra bien que le peuple se plie aux exigences de l’innovation technoscientifique. On ne manquera d’ailleurs pas de procéder au chantage à l’emploi et à la compétitivité pour forcer le passage – comme le font déjà Michel Rocard, Louis Gallois, Jacques Attali ou encore Claude Allègre pour légitimer l’exploitation des gaz de schiste. Car inventer un modèle économique plus sobre, plus solidaire et moins dépendant de la croissance, il va sans dire qu’aux yeux des productivistes, cela relève tout simplement… de la folie !

Folie de la croissance contre folie de l’accroissance… reste à choisir son camp.

(1) Lire à ce sujet l’article de Théo Tierwater et Céline Pessis dans ce numéro (NdR).