« La lenteur est aussi une vitesse »

, par Thierry Paquot

L’An 02  : Le mouvement écologiste donne-t-il, selon vous, à la question du temps l’importance qu’elle mérite ? Le traitement de cette question (à travers celles de la RTT, de la vitesse, etc.) dessine-t-il des lignes de fracture au sein de ce mouvement ?

Thierry Paquot : Le « mouvement écologiste », à l’échelle mondiale, est particulièrement divers et certaines de ses composantes d’origine ont disparu, d’autres sont apparues depuis, sans toujours revendiquer un héritage particulier, aussi je formulerais une réponse plus générale. La question du temps n’a pas été un des fers de lance de cette nébuleuse, pourtant féconde. En effet, ses revendications portaient, et portent encore, sur la protection de la nature, sur la condamnation des pollutions et des pollueurs, sur la qualité de l’agriculture, sur la défense des paysages, sur la remise en cause de la production et de la consommation de masse, sur les inégalités sociales (et aussi Nord/Sud), sur la délicate question de la démographie, etc. Ni René Dumont, ni René Dubos, ni Jacques Ellul, ni Serge Moscovici, ni le Groupe des Dix, ni André Gorz ou encore Félix Guattari pour ne citer que ceux-là, sans mentionner les Américains ou les « pionniers » de l’écologie politique ou les partisans de la deep ecology et les militantes de l’ ecofeminism ne s’arrêtent sur le temps, comme bien existentiel non renouvelable et trop souvent gaspillé. Il faut préciser que le « temps », philosophiquement parlant, ne fait l’objet d’analyses spécifiques qu’avec Jean-Marie Guyau, Henri Bersgon, Gaston Bachelard et surtout Martin Heidegger, qui avec, Sein und Zeit (1927) révolutionne fondamentalement la manière de le penser. C’est chacun d’entre nous qui présentifie le temps en lui donnant un contenu, en le transformant de temps « présent », « disponible » en un « temps pour ». Si l’être humain est un « être jeté pour la mort », c’est-à-dire que dès sa naissance le compte à rebours est déclenché et que l’issue fatale ne peut être ignorée, son destin est alors marqué par les manières dont il va « habiter le temps », pour reprendre le titre d’un remarquable essai de Jean Chesneaux. Selon les cultures, les religions, les modes de vie, l’appréciation du temps, sa mesure, ses représentations sont différentes, ce dont l’écologie temporelle à construire doit tenir compte. C’est du reste cette diversité des rythmes et des temporalités qui assure à l’humanité sa richesse.

Chaque individu devrait, régulièrement, examiner ses temps « vécu », « conçu » et « perçu » de même qu’il se préoccupe, à la suite d’Henri Lefebvre, de ses espaces « vécu », « conçu » et « représenté ». À ce temps de l’intime (« pour soi »), se combinent les temps sociaux, décidés et souvent imposés par d’autres, comme les horaires des transports, des administrations, des commerces, etc. Ceux-ci sont fréquemment chronophages, songeons aux embouteillages, aux retards des trains, aux attentes à l’aéroport, aux « urgences » de l’hôpital ou au guichet de la mairie, etc. Mais là où la société bride le plus les temporalités individuelles, c’est dans son absurde tripartition de la journée et de la vie. Chaque jour est découpée en trois « moments » à peu près égaux, le temps de sommeil, le temps de travail et le temps pour assurer les deux autres (transports, courses, loisirs, éducation…), c’est ce que les sociologues appellent « la vie quotidienne », et l’existence comprend trois temps inégaux : l’enfance et la formation, la vie active (!) et la retraite (!). Ces deux tripartitions ne visent que les populations des pays dans lesquels l’économie repose sur le salariat. Avec l’extension du domaine du précariat, la combinaison des trois « moments » quotidiens se modifie. De même, l’allongement de la vie permet une retraite « active » qui vient parasiter la vie dite « active » qui elle-même est contrariée par le chômage… Ces deux tripartitions vont connaître de puissants changements dans les années à venir, ce sont elles qui vont politiser la question du temps et stimuler une « écologie temporelle ».

L’An 02  : Quelles sont les réponses possibles face à la « chronophagie dominante » ? Réponses individuelles, culturelles, politiques, quelles articulations entre elles proposez-vous ?

Thierry Paquot : Il y a là un paradoxe. Pour le capitalisme « le temps c’est de l’argent », d’où la chasse aux « temps morts », le taylorisme, la sous-traitance, la flexibilité, les flux tendus, etc., et pourtant ce même capitalisme alimente d’incroyables « pertes » de temps, comme le démontre, Jean Robert, un compagnon d’Ivan Illich, dans Le Temps qu’on nous vole (Seuil, 1980), qui préconise des actions pour contrecarrer les méfaits des « progrès » chonophagiques en matière de transport. Personnellement, je dénonce la tyrannie de la vitesse pour la vitesse qui s’impose comme seule mesure du progrès technique, or, la lenteur est aussi une vitesse, il convient donc de bien comprendre que la lenteur s’oppose à la rapidité mais pas à la vitesse, et que celle-ci peut décélérer. Il serait fastidieux de lister ici toutes les possibilités d’organiser le temps autrement, mais c’est un formidable chantier. Je ne donnerais que deux exemples, l’apport de l’ordinateur et la chronotopie. Avec les applications de l’ordinateur, il est envisageable de différer telle activité, de la combiner à telle l’autre et ainsi d’économiser son propre temps en le répartissant mieux et en agissant au « bon » moment pour vous, dans votre propre déroulé temporel. Quant à la chronotopie c’est la façon de ménager (ou prendre soin) les lieux dans lesquels nous inscrivons notre quotidien. Elle comprend aussi des « maisons des temps » qui à l’échelle d’une agglomération, par exemple, tentent d’harmoniser les temps sociaux aux temps individuels et des « banques du temps », qui facilitent les échanges entre citadins rémunérés en temps (une heure d’anglais contre une heure de jardinage, la garde des enfants contre un cours de piano, etc.). Là, comme souvent pour l’écologie politique, l’expérimentation est à encourager…

L’An 02  : Vous êtes un militant de la sieste au nom du respect des rythmes chronobiologiques, est-ce une revendication récupérable par les partisans de la productivité ? permet-elle d’autres ruptures ?

Thierry Paquot : La sieste est un bienfait. C’est aussi l’expression la plus intime du temps personnel, celui de la chronobiologie. Personne ne peut me dicter « ma » sieste ! C’est un moment privilégié durant lequel je me mets volontairement, et avec délectation, hors du jeu social. Faire la sieste c’est dire « pouce ! », et durant quelques minutes se lover en une pause réparatrice. Bien sûr, elle peut être récupérée, et un patron remarquera vite qu’en tolérant la sieste, il regaillardit son personnel… La sieste, comme sa cousine la paresse, est indispensable à revendiquer dans un monde qui globalise le temps et en gomme l’hétérogénéité. Il faut cultiver le plaisir du temps, telle une incomparable gourmandise.

L’An 02  : Quelle serait votre définition d’une « écologie temporelle » ?

Thierry Paquot : Bernard Charbonneau, avec Dimanche et lundi (1966), ouvre la voie à une écologie temporelle, même si l’expression devra attendre les travaux de William Grossin et des « Temporalistes », à partir des années 1980, pour être formulée sans toutefois aboutir ni à une politique ni à une théorie (Pour une science des temps, introduction à l’écologie temporelle , 1996). C’est dans Éloge du luxe, de l’utilité de l’inutile (2005) et Petit Manifeste pour une écologie existentielle (2007) que j’esquisse cette théorisation en montrant les impacts de l’organisation temporelle sur la consommation d’énergie, la santé, la quotidienneté, le travail, les loisirs, etc. L’écologie temporelle est un des piliers de l’écologie existentielle, elle concourt à réconcilier l’être humain avec ses biorythmes et à assurer une continuité « douce » entre ses temporalités, tant sociales qu’individuelles.

Propos recueillis par Aude Vidal, septembre 2011