La mort, nouvelle frontière du capitalisme

, par Florian Olivier

Transhumanisme : derrière ce mot, il y a une utopie, celle de faire reculer la mort au plus loin, voire de l’abolir, grâce aux nouvelles technologies du vivant et de l’information. Mais le transhumanisme est aussi une stratégie de développement et une course à la performance pour les capitaines d’industrie du XXIe siècle. Exploration d’un cauchemar qui cherche à devenir réalité.

Le transhumanisme est un projet de modification de l’être humain avec un ensemble de techniques spécifiques ayant parmi ses objectifs la prolongation de la vie, voire dans une perspective plus radicale : l’immortalité. Toutefois, loin de rendre accessible ce rêve [1] à tou·te·s, pendant que la peur de la mort nous prend à la gorge, c’est de profit dont il est question.

Il faudrait préciser avant tout que les partisan·e·s ou activistes du transhumanisme ne peuvent être confondu·e·s avec ceux et celles qui sont amené·e·s pour des raisons médicales à employer, voire désirer, dans une situation où ils et elles sont affaibli·e·s, des techniques que les transhumanistes plébiscitent. La contrainte et le pouvoir marquent une différence entre ceux qui administrent et celles et ceux qui se font administrer. Précisons également que de nombreux transhumanistes évitent d’employer le terme s’ils pensent qu’il peut faire peur mais participent clairement à ce projet.

Qui sont les transhumanistes ?

Si les partisans du transhumanisme sont divers [2], au point qu’il faudrait parler des « transhumanismes », Gabriel Dorthe et Johann Roduit nous rappellent qu’ils ont au moins deux dénominateurs communs. « Au-delà de sa variété, le transhumanisme peut être défini comme un mouvement d’idées reposant sur deux convictions : d’une part il n’y a aucune raison de considérer que l’espèce humaine est parvenue au terme de son évolution ; d’autre part, elle peut et doit aujourd’hui prendre en charge son évolution et sa destinée grâce aux sciences et technologies émergentes et à venir, issues de la convergence Nano, Bio, Info, Cogno [3] ».

S’il est évident que l’espèce humaine, comme toute espèce vivante, n’est pas au terme de son évolution, la deuxième conviction est en revanche discutable. L’avenir des sciences et technologies ne peut être réduit à la convergence NBIC, il n’est pas écrit à l’avance et devrait dépendre d’un choix politique. D’autre part, une orientation vers ces types de sciences et techniques ne semble pas favorable à l’émancipation de chacun·e.

« La convergence NBIC » est l’idée qu’un ensemble de sciences et de techniques spécifiques vont participer à la réalisation d’un même projet d’« amélioration du fonctionnement humain » défini dans le rapport de la National Science Foundation [4]. : « Si les sciences cognitives peuvent le penser, les nanotechnologies peuvent le construire, les biotechnologies peuvent l’implanter, et les technologies de l’information peuvent le surveiller et le contrôler » [5]. Plutôt que « d’amélioration » ou d’« augmentation », il faudrait parler plus objectivement de modification.

À la recherche de l’immortalité

Les transhumanistes promeuvent une large palette de modification mais la promesse qui reçoit le plus d’échos est celle d’immortalité. Les techniques qu’ils mettent en avant sont : la cryogénisation (du corps ou de la tête uniquement qui serait ensuite greffée), les traitements périodiques sur des phénomènes qui participent à la dégénérescence ainsi qu’un hypothétique transfert de « conscience » dans une machine, un androïde ou un corps cloné. Jusqu’à présent aucune n’a prouvé son efficacité.

La cryogénisation (ou plutôt cryoconservation), est encore destructrice pour certains tissus et ADN. Le recul de la dégénérescence, développé entre autres par Aubrey de Grey dans le cadre d’un programme de recherche privé (financé par Peter Thiel, fondateur de PayPal), appréhende le vieillissement comme une « maladie à combattre » et prétend concevoir des « thérapies de rajeunissement ». De Grey prend ses distances avec le terme transhumanisme : «  Je me définis comme un chercheur en médecine, pas comme un transhumaniste, même si ce que je fais pourrait conduire à des objectifs transhumanistes » [6]. Le milliardaire Peter Thiel, son mécène, libertarien assumé, s’est opposé à « inéluctabilité de la mort » [7]. Il contribue au financement du transhumanisme à travers le programme Breakout Labs, qui finance des recherches sur la repousse des os ou la réparation de l’ADN (ce qu’il nomme « science radicale »), et la Singularity University, qui est à la fois un réseau et une entreprise de la Silicon Valley.

La plus surréaliste de ces techniques semble être le transfert dans la machine : que se passerait-il si l’on transférait mon cerveau dans le corps d’un·e autre ? Notre cerveau est lié à notre corps, il est singulier et adapté à lui. Son transfert dans une machine semble difficile théoriquement, il est fort probable qu’il soit impossible pratiquement. On a déjà du mal à produire des modèles numériques valables de cerveaux pour certains animaux apparemment moins complexes que les humains [8]. De plus l’« intelligence artificielle » pourrait plus justement qualifier aujourd’hui l’exécution de systèmes complexes automatisées.
Deux projets se font néanmoins concurrence de part et d’autres de l’Atlantique : « Fin 2013 a été lancé à Genève le Human Brain Project, en collaboration avec IBM et doté d’un financement européen d’un milliard d’euros. L’objectif est de concevoir un super ordinateur capable de reproduire la complexité de pensée d’un cerveau humain. Sous prétexte d’étudier les maladies neurodégénératives, ce projet de cerveau digital préfigure le mind uploading transhumaniste.
La même année, Barack Obama a annoncé le lancement de l’initiative Brain Research through Advancing Innovative Neurotechnologies (BRAIN), concurrent direct du futur cerveau digital européen. » [9]
Ce dernier projet est soutenu par Dmitry Itskov [10] et par Raymond Kurzweil, doyen du transhumanisme. À 68 ans, l’auteur de Serons-nous immortels ? [11], outre son combat personnel contre le vieillissement, espère ramener à la vie son père en le faisant simuler par un ordinateur [12]. Il souhaite également que son cadavre soit congelé en attendant la réalisation des prophéties qu’il publie régulièrement. Kurzweil est le créateur de la Singularity University financée par Peter Thiel et par Google dont il est le directeur de l’ingénierie. Larry Page et Sergey Brin, les fondateurs de Google, ne cachent pas leur intérêt pour le transhumanisme, pas plus que le président de Google Venture, Bill Maris [13].

Transhumanisme à la française

En France, la figure la plus visible du transhumanisme est Laurent Alexandre, chirurgien urologue, diplômé de Sciences po, cofondateur de doctissimo.fr puis de la société DNA Vision, leader européen du séquençage d’ADN. À l’entendre, « l’homme qui vivra mille ans est probablement déjà né ». Auteur de La Mort de la mort [14], il est habitué des plateaux télé, tient une chronique régulière dans le supplément Sciences/Médecine du Monde et a l’oreille notamment de Jean-François Copé [15]. Proche de la droite, ce patron visionnaire prône l’abandon des « canards boiteux » de l’économie [16]. Intéressé au succès économique du transhumanisme, il demande toutefois des positionnements politiques pour éviter les dangers d’une dictature neurotechnologique. Il prophétise : « Le marché de la lutte contre la mort sera le plus gros marché du 21e siècle » [17].

Parmi les acteurs économiques, Orange n’exclut pas d’accompagner des projets sur la transhumanité [18]. L’armée française est également mobilisée. La Note du CREOGN (Centre de recherche de l’École des officiers de la gendarmerie nationale) [19] se révèle très instructive sur la réalité du « soldat augmenté » à travers le projet d’exosquelette Hercule, fabriqué par la société RB3D, financé à hauteur de 2 millions d’euros par la DGA (Direction générale de l’armement) mais aussi par le CEA List, plus prompt à parler d’un autre projet où l’exosquelette doit cette fois servir à faire marcher des tétraplégiques. Geneviève Fioraso, ex-adjointe au maire de Grenoble, ex-ministre de la Recherche rodée aux techniques d’acceptabilité des techniques contestées, le conseillait : « La santé, c’est incontestable. Lorsque vous avez des oppositions à certaines technologies et que vous faites témoigner des associations de malades, tout le monde adhère » [20].

Quels progrès pour l’humanité ?

Sous couvert de « progrès » et « d’amélioration », les transhumanistes soutiennent des techniques et stratégies d’un genre spécifique, à l’attention d’un petit nombre de privilégié·e·s. Et cela malgré la diversité des tendances politiques qui l’animeraient. Les capitalistes, eux, en profitent pour faire passer leur projet politique et commercial pour une nécessité toute positive.
En soi, la recherche de prolongation de la vie, ou même l’immortalité est une motivation ancienne. Mais il existe plusieurs manières d’y répondre selon les dépendances que l’on favorise. Au lieu de dépenser de l’énergie dans les perspectives transhumanistes, il est possible de répondre a cette inquiétude en améliorant l’accès à une eau et à une nourriture de qualité au niveau mondial, ou encore à combattre les inégalités qui font qu’aujourd’hui un ouvrier a une espérance de vie inférieure d’au moins sept ans, en moyenne, à celle d’un cadre, en raison entre autres de leur exposition différente aux accidents du travail et à un environnement toxique. Et ne disons rien des disparités géographiques. La mort n’est pas qu’un fait biologique, c’est aussi un fait social.

En ce qui concerne les sciences et les techniques, il faut se poser la question non pas de l’autonomie (une réelle autonomie est impossible), mais du degré et de la nature des dépendances qu’elles créent. Qui peut les produire ? Avec quels savoirs (brevetés ou accessible à tou·te·s ?), avec quel matériaux (renouvelables ? locaux ?) ? Leur degré de complexité permet-il à des populations de se les approprier, de les adapter, de les réparer avec les ressources dont elles disposent ? Les techniques promues par les transhumanistes favorisent d’après ces critères d’importantes dépendances qu’il est difficile de contrôler. C’est à ce titre que l’avenir du transhumanisme ne doit pas nous laisser indifférent·e·s.

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Florian Olivier est militant anarchiste, sceptique, auteur de travaux universitaires en philosophie sur les nanotechnologies et le transhumanisme.

Notes

[1Nous ne discuterons pas dans cet article des problèmes moraux liés à l’adoption de l’immortalité. Il faut toutefois indiquer qu’un sondage indique que la majorité des États-Unien·ne·s ne souhaitent pas vivre plus longtemps (mais pensent que les autres le seraient). Dans cette même enquête du Pew Research Center, 70 % soutiennent que l’espérance de vie idéale est entre 79 et 100 ans, tandis que 51 % pensent qu’un développement scientifique permettant de ralentir le vieillissement pour vivre jusqu’à 120 ans serait une mauvaise chose pour la société. « Living to 120 and Beyond : Americans’ Views on Aging, Medical Advances and Radical Life Extension », pewforum.org, 6 août 2013.

[2La plupart sont de riches ultra-libéraux, quelques-uns sont interventionnistes, et une minorité quasiment socialistes.

[3Gabriel Dorthe et Johann Roduit, « Modifier l’espèce humaine ou l’environnement ? Les transhumanistes face à la crise écologique », Bioethica Forum, volume 7, n°3, 2014.

[4Agence gouvernementale états-unienne équivalent au CNRS avec un budget supérieur

[5Extrait du compte rendu du séminaire « Technologie convergentes pour l’amélioration du fonctionnement humain » organisé par la NSF et le ministère du Commerce les 3 et 4 décembre 2001. Publié en juin 2002 par Mihail C. Rocco et William Sim Brainbridge.

[6Mathieu Dejean, « Prolongement de la vie, éradication de la mort, hommes machines : que cache la nébuleuse transhumaniste ? », Les Inrocks, 29 novembre 2014.

[7Martin Untersinger, « Peter Thiel, fondateur de PayPal, rêve d’un monde sans politique », Le Monde, 15 juillet 2015.

[8C’est le propos de Noam Chomsky dans un entretien sur le transhumanisme. « Dr. Noam Chomsky : The Singularity is Science Fiction ! » sur youtube.com.

[9Mickael Correia, « Transhumanisme : La mort dans l’âme », CQFD, novembre 2014.

[10Dmitry Itskov, consacre son argent à la création d’organismes artificiels dans lesquels nous pourrons projeter notre conscience et vivre éternellement avec son projet Avatar 2045.

[11Ray Kurzweil et Terry Grossman, Serons-nous immortels ?, traduction Serge Weinman, Dunod, 2004.

[12Martin Untersinger, « Ray Kurzweil, le salarié de Google qui veut terrasser la mort », Le Monde, 23 septembre 2015.

[13« Vous me demandez aujourd’hui, s’il est possible de vivre 500 ans ? La réponse est oui. » Katrina Brooker, « Google Ventures and the Search for Immortality », Bloomberg, 9 mars 2015.

[14Laurent Alexandre, La Mort de la mort, JCLattès, 2011.

[15« Sommes-nous prêts à vivre 200 ans ? » sur jfcope.fr, non daté. Après avoir signalé sa rencontre fructueuse avec Laurent Alexandre et noté l’augmentation de l’espérance de vie, « tout cela grâce aux progrès de la médecine », l’ancien futur patron de la droite française propose : « Pourquoi, alors que le progrès technique va de plus en plus vite, ce même mouvement ne s’amplifierait-il pas au cours du 21e siècle ? Sans parler d’immortalité, dépasser les 150 ans vers 2100 n’aurait alors rien d’ahurissant… » NdE.

[16« Nos élites s’occupent de préserver le passé, de sauver Pétroplus et Florange. La préparation de l’avenir n’intéresse pas les pouvoirs publics, toute leur énergie est mise dans la préservation des canards boiteux. » « Laurent Alexandre - DNA Vision : "La lutte contre la mort sera le plus gros marché du 21e siècle" », atlantico.fr, mise à jour 28 juillet 2014.

[17Article cité.

[18« Si jamais certaines start-ups viennent nous voir et nous disent : "j’ai une idée sur la transhumanité et voilà comment je veux améliorer l’humanité", notre mission c’est aussi d’accompagner ces gens-là. » Benjamin Sarda, directeur marketing d’Orange Healthcare, dans « Enjeux innovation-responsable face au transhumanisme | DÉBAT | X. Pavie » le 18 février 2014 au CNIT sur youtube.com.

[19« L’homme augmenté », Note du CREOGN, n° 15, 30 octobre 2015.

[20Sur France Inter, le 27 juin 2012.