La nature est un champ de bataille

, par Théo Tierwater

La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique
Razmig Keucheyan
La Découverte/Zones, 2014
176 pages, 16 euros

Dans Hémisphère gauche , consacré aux pensées critiques actuelles, Razmig Keucheyan n’évoquait la question écologique qu’en conclusion, considérant que « si elle est un secteur florissant à l’heure actuelle, l’écologie politique n’a pas encore produit son Marx » (1). La nature est un champ de bataille propose donc d’aborder l’écologie depuis une perspective marxiste, s’élevant contre la proposition naïve d’une coalition pacifiée de l’espèce humaine dans la lutte contre la crise climatique produite par le développement du capitalisme. Keucheyan pense la crise écologique comme une crise du capitalisme parmi d’autres, trouvant sa source dans des rapports sociaux de domination. Il s’ensuit que les luttes et théories écologistes ne doivent pas diluer ces dominations dans leur compréhension du problème environnemental, mais doivent s’en saisir pour construire leurs combats. Pour cela, l’ouvrage enquête sur trois espaces à l’interface des formes historiques de la domination capitaliste et des enjeux émergents de l’écologie : le racisme environnemental, la financiarisation de la nature et la militarisation de l’écologie.

Entrer par le problème du racisme environnemental, c’est « battre en brèche l’idée que l’humanité subit uniformément les conséquences de la crise écologique ». Les luttes pour la justice environnementale menées en 1987 dans le Comté de Warren (États-Unis) servent de point de départ à Keucheyan pour pointer les inégalités sociales et raciales opérantes dans les désastres environnementaux. Ces inégalités, accentuées par le racisme de certains mouvements écologistes WASP ( white anglo-saxon protestant – notamment le Sierra Club), se transcrivent dans la géographie des catastrophes (zones de stockage des déchets toxiques, pollution et insalubrité dans les zones urbaines populaires, etc.), s’exportent dans des conflits postcoloniaux (le Darfour) et codent ainsi les acceptions contemporaines de la classe, de la race, de la nature.

Le chapitre sur la financiarisation de la nature enquête sur le travail des institutions du capitalisme – et notamment les assurances – pour tirer profit de la crise environnementale qui menace le système politique et économique actuel. Keucheyan décrypte le marché des « titres catastrophes », les outils néolibéraux mis en place par les assurances pour spéculer et tirer profit des drames écologiques et le rôle des États dans le maintien d’un statu quo qui assure la résilience économique des classes dominantes.

Enfin, la réflexion sur la militarisation de l’écologie rend visible l’élaboration d’un nouveau corpus stratégique au sein des puissances militaires pour préparer les transformations de l’ordre mondial en cas de « guerre verte », les conflits géopolitiques liés au changement climatique. Loin de nier la crise écologique, les états-majors et think tanks militaires anticipent les mouvements de millions de réfugié·e·s climatiques, conçoivent les transformations ad hoc de l’espace géostratégique (nouvelles routes maritimes) et des formes de gouvernement (militarisation de l’espace social).

Ce double travail analytique et stratégique est clairement la force de l’ouvrage de Keucheyan : il nous invite à inclure dans l’écologie politique une attention aux rapports antagonistes qui habitent nos sociétés et une réflexion stratégique pour lutter contre les acteurs dominants. Si une lecture marxiste de l’écologie politique est très appréciée, on regrettera malgré tout la reconduction de certains points aveugles de la théorie marxiste, pourtant dénoncés dans les théories critiques de penseurs écologistes qui ont dialogué avec le marxisme, mais que Keucheyan ne mobilise pas. Ellul, Gorz ou Castoriadis auraient ainsi permis d’intégrer une réflexion critique sur les techniques (2), qui offrent à la crise écologique du capitalisme une promesse de résorption par l’innovation.

 

(1) Ramzig Keucheyan, Hémisphère gauche , La Découverte/Zones, 2010.

(2) Biotechnologies, nanotechnologies, géo-ingénierie, nucléaire, ville intelligente.