La reconversion écologique et l’emploi

, par Dominique Méda

invité-color {JPEG}

Au début de la crise économique et financière, en 2008, s’est ouverte une courte période pendant laquelle s’est constitué un début de cause commune en faveur de la reconversion écologique, entre l’État, le mouvement syndical et les organisations écologistes, et pendant laquelle s’est affirmée l’idée qu’une relance verte était possible, la résolution de la question écologique et de la question sociale devant être menées de concert. Au niveau européen, la Spring Alliance soutenait ce point de vue. Les organisations syndicales européennes et internationales, la CES et la CSI pensaient possible de mettre la transition écologique au service de l’emploi : témoin l’important rapport intitulé « Pour un travail décent dans un monde durable, à faibles émissions de carbone », publié en 2008 sous la responsabilité conjointe du BIT, du PNUE, de la CSI et de l’OIE (1). Les organisations y soutenaient que les efforts déployés pour lutter contre le changement climatique étaient susceptibles de permettre la création de millions d’emplois, entre autres dans le secteur des énergies renouvelables, le BTP, les transports, les industries lourdes, l’agriculture et la foresterie.

Hélas, ce temps est révolu. La crise des dettes souveraines et le déferlement des politiques d’austérité ont fait éclater la cause commune : la résolution de la question écologique apparaît désormais contradictoire avec celle de la question sociale. Cette dernière rend nécessaires des programmes permettant de lutter contre l’extension du chômage et de la précarité et le financement de l’État-Providence : les politiques supplient pour que la croissance revienne – sans rien faire de concret, d’ailleurs, pour cela. La hausse des prix des combustibles fossiles, la fermeture des centrales nucléaires, les investissements dans les énergies renouvelables, le changement radical du rythme et du contenu de la croissance qu’exigent dès aujourd’hui la prévention du changement climatique et l’engagement dans la transition écologique semblent devoir être retardés : ils apparaissent à beaucoup, et notamment aux ménages les plus modestes, comme allant contre la cause de l’emploi, désormais absolument prioritaire. Comme l’indiquaient Pochet et Degryse dans Les Chemins de la transition. Pour sortir de ce vieux monde (2), il semble difficile aujourd’hui de financer à la fois le remboursement des dettes, les dépenses de l’État social et l’investissement dans les énergies renouvelables et la reconversion écologique de nos économies. Les syndicats, même s’ils continuent de soutenir la nécessité d’une « transition juste » peinent à accorder aux deux enjeux la même attention.

C’est pourtant la seule voie pour sortir par le haut de la crise dans laquelle nous nous trouvons. La reconversion écologique se prépare aujourd’hui. Ni les politiques d’austérité actuelles, ni une relance classique, ne la favoriseront. Un investissement massif dans des activités économes en prélèvements sur les ressources naturelles, faiblement émettrices de gaz à effet de serre et intensives en main d’œuvre, comme l’agriculture biologique, l’isolation thermique des bâtiments, le verdissement des process industriels est seul susceptible de remettre nos sociétés sur la bonne voie tout en développant l’emploi. Plusieurs livres récents dévoilent des morceaux de solution (3) : un mélange de réduction du temps de travail qui permettrait de mettre un terme au plus vite au scandale que constitue l’augmentation incessante du chômage, de ralentissement des gains de productivité dans certains secteurs, de relocalisation de certaines activités et de croissance d’activités intensives en main d’œuvre, permettant de mieux satisfaire les principaux besoins sociaux et de redonner du sens au travail… Il ne nous reste plus qu’à les mettre en œuvre.

Dominique Méda est titulaire de la chaire « Reconversion écologique, travail, emploi, politiques sociales » au Collège d’études mondiales.

(1) Les énergies renouvelables plus riches en emplois que les énergies fossiles : un investissement de 630 milliards de dollars d’ici à 2030 pourrait entraîner la création de 20 millions d’emplois. Rapport « Pour un travail décent dans un monde durable, à faibles émissions de carbone », BIT, PNUE, CSI et OIE, 2008.

(2) Thomas Coutrot, David Flacher, Dominique Méda (dir.), éditions Utopia, 2010.

(1) Adieu à la croissance , Jean Gadrey, Les Petits matins, réed. 2012 ; Juliet Schor, La Véritable Richesse. Une économie du temps retrouvé , éditions Charles Léopold Mayer, 2012 ; Robert Costanza et al., Vivement 2050. Programme pour une économie soutenable et désirable , Les Petits matins, 2012.