Lao-tseu et les taoïstes

, par Louison Bobet

Lao-tseu et les taoïstes ou la recherche d’une vie harmonieuse
Claude Llena et Lao-tseu
Le Passager clandestin, « Les précurseurs de la décroissance », 2014
96 pages, 8 €

Le dossier du dernier numéro de L’An 02 s’interrogeait notamment sur l’apport des références au passé pour penser le changement (1). Comment, en puisant dans l’histoire, trouver des propositions pour un avenir viable et si possible émancipateur ? En allant chercher des ressources chez les taoïstes, penseurs des IVe et IIIe siècles avant l’ère chrétienne, le grand écart ne pouvait être beaucoup plus grand. Le pari des éditions du Passager clandestin est osé : présenter une pensée et donner à lire des extraits choisis en une centaine de (petites) pages. Inévitablement, une telle introduction souffre de limites typiques à ce genre d’exercice. Malgré la présentation de Claude Llena, les quelques textes taoïstes sélectionnés dans la deuxième partie de ce livre restent malheureusement assez cryptiques pour le néophyte (2).

Il faut dire que le taoïsme regroupe un ensemble de pensées complexes dans lequel le lecteur ou la lectrice occidental·e a bien du mal à trouver des repères. Les taoïstes ne forment pas une école et les auteurs placés derrières cet étendard ont des désaccords importants. Lao-tseu, le premier de la lignée, est un personnage mystérieux dont les détails de la vie sont largement légendaires. Suivent Confucius, Tchoung-tseu, Lie-tseu et d’autres encore. Au cœur de leur pensée, le tao, la voie. Celle à suivre pour une vie harmonieuse. Il ne faut pas chercher de manuel chez les taoïstes. Mais des pistes, des conseils.

Les écrits de Lao-tseu sont destinés au Prince. Il lui recommande le « non-agir » afin de trouver une harmonie avec la nature. Le tao est d’abord un travail sur soi. Vivre hors du monde, « renoncer aux effets anthropiques exercés sur son milieu, accepter de lâcher prise » (p. 22). Dès lors, une chose est sûre : on ne trouvera aucune perspective de lutte chez les taoïstes. Et si les Princes refusent de se retirer en ermite, nous serons bon·ne·s pour habiter harmonieusement des cloaques. Ici repose sans doute une des limites les plus grandes de l’héritage à trouver dans des pensées vieilles de plus de 2000 ans. Le monde matériel dans lequel nous vivons n’a rien à voir avec celui de Lao-tseu. Aucun espace n’échappe désormais au pouvoir des Princes et la destruction industrielle de l’environnement n’épargnera personne. Claude Llena n’est pas dupe de cette limite. Son introduction pointe à plusieurs reprises la manière dont les développements récents du capitalisme encouragent le développement personnel et à gérer chacun·e sa vie comme un entrepreneur (3). Écarté de la culture chinoise par le pouvoir maoïste, le taoïsme, aujourd’hui réhabilité en Chine, semble tout à fait soluble dans le néolibéralisme. La mode occidentale pour l’acupuncture ou le tai chi chuan peut sans doute se comprendre ainsi.

Si aujourd’hui la pensée taoïste reste difficile à appréhender, on pourrait lui trouver des familiarités avec les philosophies occidentales pré-modernes. Ainsi, le besoin d’équilibre entre les corps, les éléments et les astres a occupé pendant des siècles les débats entre les différentes écoles aristotéliciennes. Alors qu’au XVIIIe siècle la chimie est à l’avant-garde du développement industriel, les posologies des alchimistes européens intègrent depuis longtemps des métaux. Si les taoïstes recommandent de minimiser l’impact anthropique sur la nature, le geste savant pré-industriel occidental manipule allègrement des éléments aux propriétés extrêmement actives. C’est peut-être ainsi dans l’héritage du non-agir taoïste que l’on peut trouver une réponse à la question posée dans les années 1950 par l’historien britannique Joseph Needham : pourquoi l’industrialisation a-t-elle eu lieu en Europe et non en Chine (4) ?

(1) « Qui est réac ? Qui est moderne ? », L’An 02 , n°6, automne 2014.
(2) Non, non, le fait que j’ai lu ces textes en sirotant de la 8°6 à coté d’une télé retransmettant un match de foot ne doit pas être pris en compte pour nuancer ce propos.
(3) Voir l’entretien avec Nicolas Marquis p. 22 de ce numéro.
(4) Pour quelques mots sur J. Needham, on pourra se reporter à cet entretien : Jean-Marc Lévy-Leblond, « Un entretien avec Joseph Needham », paru dans Alliage , n°41-42, décembre 1999, mis en ligne le 5 septembre 2012, http://revel.unice.fr/alliage/index.html?id=3937.