Le Cauchemar pavillonnaire

, par Joël Meissonnier

Le Cauchemar pavillonnaire
Jean-Luc Debry
L’Échappée, Montreuil, 2012
160 pages, 12 €

Voici un livre qui devrait plaire par l’impertinence du propos, le militantisme des positions et par son ton irrévérencieux. De sa plume rebelle, l’auteur nous emporte dans un plaidoyer contre le processus d’individualisation des modes de vie enjoignant tout un chacun à vivre « isolés ensemble » ce qui suppose une relation obligée au territoire (on se veut propriétaire), une relation de défiance face à l’altérité (repli sur soi-même) et une relation aux objets de la mobilité qui tient de la vénération (on se berce de l’illusion de liberté que la voiture individuelle ou le téléphone portable confère). La critique se focalise sur une des manifestations particulières du processus : l’étalement résidentiel qui caractérise les métropoles européennes et produit cette étrange uniformité pavillonnaire qu’on croyait être le propre de modes de vie nord-américains, donc étrangers. L’auteur décrit l’idéal pavillonnaire comme une « totalité envahissante » car « la possession rassure et repousse un peu plus loin le risque d’être dépossédé de tout donc de soi ».

Dans une première partie, J.-L. Debry s’efforce de recontextualiser l’aspiration croissante à l’habitat pavillonnaire périurbain en France. Il situe le phénomène dans une perspective idéologique – celle d’une lutte des classes passant par l’oppression qu’exerce l’habitat social et au regard duquel le pavillon représente un aboutissement faussement libérateur – et historique – celle du « paradis de la bagnole » d’après-guerre et dont nous sommes les héritier·e·s en ce sens que toute localisation nous semble équivalente à une autre puisque rien n’est inaccessible. Dans une seconde partie, Debry déconstruit la production d’une norme sociale plébiscitant l’habitat pavillonnaire, fruit de « l’illusion d’une classe [moyenne] unique ». Il entend dénoncer le pavillon en tant que « lieu commun qui les contient tous » qui présume l’universalité des aspirations autant qu’il enjoint à la « fabrique du conformisme » par une forme d’« infantilisation généralisée ». Finalement, l’auteur achève sa démonstration de la vacuité de la vie périurbaine et pavillonnaire en mobilisant la notion de non-lieu (1), concept-étendard de la « post-modernité ». Morphologiquement, la banlieue pavillonnaire n’est pas un lieu et ne pourrait jamais le devenir ; rien qu’un espace dépourvu d’identité, de liens sociaux comme d’histoire. Par sa morphologie, elle suppose et impose la mobilité. Ces autres non-lieux que sont la chaîne hôtelière ou l’hypermarché sont reliés à la banlieue périurbaine par un même cordon : l’autoroute, occasionnellement ponctué d’u-topiques aires. La mobilité contemporaine produite par de tels espaces ne serait qu’inexorable fluidité sans consistance. Sensibles à l’appel des sirènes de la consommation, les pavillonnaires se laisseraient donc enfumer par une idéologie mobilitaire bien décrite par Mincke et Montulet (2), bien que l’auteur n’y fasse pas explicitement référence.

Atterré par cette classe « moyenne en tout qui glorifie le lieu commun en lieu et place de toute pensée inspirée », Debry présente alternativement l’habitant·e pavillonnaire comme un oppresseur qui « façonne le regard porté sur soi et le monde extérieur » ou comme une victime, un « propagandiste manipulé d’une idéologie qui l’englobe », un individu dont la liberté est entravée par un « endettement jusqu’à l’âge de la retraite » qui structure son mode de vie et son mode de pensée et qui le condamne à une « sédentarité subie ». Entre les deux, l’auteur semble pencher pour la figure de l’oppresseur sans le dire explicitement. On se demande, quant à nous, si la grille de lecture néo-marxiste victime/oppresseur qu’il a choisie était la plus opportune.

Malgré des références bibliographiques pertinentes, l’ouvrage ne parvient pas à convaincre l’anthropologue – que je suis – lorsque certains parti-pris trahissent un manque de recul de l’auteur tout occupé à déverser son mépris du périurbain pavillonnaire. Ce livre-pamphlet menace périodiquement de tomber dans la caricature grotesque, voire le simple jugement de valeur d’un auteur qui se refuse à « comprendre » (au sens de Weber et de Schütz) le mode de vie qu’il décrit. Le malaise apparaît lorsque la moquerie devient gratuite : « L’orgasme cosmique des pavillonnaires trouva, par la grâce du home-cinéma, de la bière et du maquillage tricolore, dans le salon du pavillon, un lieu où gagner en sublime ». Comment ne pas rester perplexe lorsque l’auteur – qui par ailleurs dénonce un mode de vie pavillonnaire « vécu par l’élu comme l’expression de sa supériorité » – se place lui-même en position de juger de la sincérité d’autrui ? « Entre élus, la parodie festive est un simulacre sans risque et plutôt bienvenue. La farce des journées du voisinage, son folklore et sa théâtralité convenue, en est la triste illustration ». Lorsque Debry dénonce les conflits de mitoyenneté « pour une ombre, une branche qui dépasse, une odeur, un rien ou presque » qu’il relie spécifiquement à ce type d’urbanisation ; on se demande s’il est déjà entré dans un grand ensemble mal insonorisé, où la promiscuité subie donne lieu, au moins autant, aux mêmes susceptibilités. Et en quoi « le monde plein de menaces, de dangers de maladies, de Roms, de Nègres sans papiers et de terroristes, de jeunes illettrés assoiffés de sang », hante-t-il davantage l’imaginaire du résident périurbain que celui d’une cité située en « zone sensible » ?

Une enquête aurait peut-être apporté des nuances au tableau et montré que les familles qui s’installent dans le périurbain font un choix sous contrainte, rationnel de leur point de vue. Ce ne sont sans doute pas les individus les plus militants ni même les plus conscients des conséquences (dépendance à la voiture, isolement...) de leurs choix de localisation et de mode de vie énergivores. Mais cette enquête aurait peut-être identifié des profils de pavillonnaires sincèrement tiraillé·e·s par les contradictions que ces choix produisent. L’accession à la propriété est un processus d’arbitrage extrêmement complexe. Il est le produit d’une négociation (au sein du couple, avec son banquier, avec ses valeurs...). Pour beaucoup de périurbain·e·s, il représente un optimum, pas nécessairement un idéal. Si le mode de vie périurbain est privilégié à un moment donné du cycle de vie (famille avec de jeunes enfants), il sera moins approprié à d’autres moments (célibataires, jeunes retraité·e·s...). On est moins dans un choix idéologique que dans un choix d’opportunité, fait de concessions (prix du foncier oblige), bien loin d’un dogme.

L’auteur se place pourtant dans un rapport de force insoluble, opposant son propre jugement aux jugements qu’il critique, sans tenter d’analyser les fondements des processus sociaux, sans en montrer les avantages (seulement les limites) et sans dépasser les problèmes identifiés pour proposer des pistes de réflexion ou envisager des évolutions sinon dans l’irréalisme révolutionnaire. L’agressivité du discours perd, dès lors, de sa force de conviction.

On retiendra de ce livre son discours militant, au risque d’une simplification outrageuse de l’étonnante diversité et de la complexité des modes d’habiter périurbains. L’auteur pointe cependant des faits qui ne laisseront pas le lecteur indifférent ; il donne du relief à ce que trop de géographes et sociologues étudiant les zones pavillonnaires rapportent avec une forme de relativisme coupable de ne jamais savoir prendre parti.

(1) Marc Augé, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité , Seuil, 1992.
(2) http://politique.eu.org/spip.php?article1075.