Le Désert de la critique

, par Irène Pereira

Le Désert de la critique. Déconstruction et politique
Renaud Garcia
L’Échappée, 2015
224 pages, 15 €

Renaud Garcia, enseignant en philosophie au lycée, a déjà publié récemment deux ouvrages sur Pierre Kropotkine. Dans son nouveau livre, il s’attaque aux penseurs de la déconstruction et à leurs héritiers. Sous l’étiquette de la déconstruction, on peut classer un ensemble d’auteurs, anti-naturalistes, qui considèrent que le social est construit et qu’il peut donc être déconstruit. Dans la première génération du geste déconstructionniste figurent Michel Foucault ou Jacques Derrida. On peut situer dans leur héritage les études post-coloniales, les queer studies ou Negri et Hardt [1]. La thèse de Renaud Garcia consiste a soutenir que, loin de constituer un appui solide pour la critique, le geste de la déconstruction conduit à des impasses. L’auteur progresse dans son propos en présentant un auteur puis en exposant les critiques qu’il souhaite effectuer à son égard.

Renaud Garcia met en évidence les difficultés des analyses déconstructionnistes. Celles-ci tout d’abord prennent appui sur un oubli de la question sociale. La thématique de la domination efface celle de l’exploitation économique. Le relativisme épistémologique sans limite conduit à évacuer la question de la vérité qui est pourtant indissociable de la pensée critique. Néanmoins, cela ne conduit pas l’auteur à réhabiliter le scientisme du XIXe siècle. C’est plutôt du côté d’un romantisme révolutionnaire, avec des auteurs comme Wiliam Morris ou Gustav Landauer, que Renaud Garcia cherche des appuis contre la déconstruction. Les analyses post-coloniales impliquent une critique de l’universalisme des Lumières. Renaud Garcia, pour sa part, à la suite de Jérôme Bachet, préfère prendre la voie d’un « pluriversalisme » en s’appuyant sur l’exemple zapatiste. La thématique de l’omniprésence du pouvoir chez Foucault s’est élaborée en opposition aux théoriciens de l’aliénation (Karl Marx, Guy Debord, Herbert Marcuse…) : le sujet ne se trouve plus aux prises avec un système qui l’aliène mais un ensemble de relations de pouvoir disséminées. Les théories queer évacuent la matérialité économique des rapports d’exploitation en se centrant sur la normativité des discours. En définitive, l’auteur est conduit à mettre en valeur un paradoxe à l’œuvre dans la pensée de la déconstruction. Ces auteurs s’attaquent à l’héritage des Lumières dont la science avec ses prétentions à une raison universelle est le symbole. Pourtant ces courants, par leurs positions anti-naturalistes et constructivistes, sont conduit à s’appuyer sur la technoscience. Renaud Garcia prend pour cela l’exemple de la revue Multitudes qui a contribué à promouvoir en France les théories queers et post-coloniales. Néanmoins, à travers le relais par cette revue du Manifeste accelérationniste apparaît mis en relief la fascination et la croyance en une transformation technoscientifique de la société. En effet, si ce qui est a été construit et peut être déconstruit, il devient alors possible de le reconstruire. Cette métaphore aboutit à faire de la technique l’instrument de cette reconstruction. La technique est alors au service de désirs individualistes qui ne trouvent plus comme limite qu’une éthique minimaliste : faire tout ce que l’on désir sans nuire à autrui.

L’auteur conclut son ouvrage en se demandant quelle critique aujourd’hui peut constituer une alternative valable à la déconstruction. Il la recherche pour sa part dans les auteurs qui selon lui proposent une analyse du monde vécu aliéné par le système capitaliste, que ce soit Hartmut Rosa dans Accélération ou Christophe Dejours dans Travail vivant.

Les critiques qu’effectuent Renaud Garcia évitent l’écueil de l’extériorité. Ainsi, lorsqu’il s’oppose aux analyses postcoloniales, c’est en s’appuyant par exemple sur les Black Panthers, lorsqu’il critique les théories queer, c’est en mobilisant la féministe Catharine MacKinnon. Néanmoins, il est possible de regretter que la question de l’articulation entre le naturalisme écologique et le constructivisme social ne soit pas plus approfondie. En effet, l’écologie nous appelle à ne pas évacuer la question de la nature et des limites. Mais en même temps le constructivisme social, nous a rendu attentifs à ne pas renaturaliser ce qui relève d’institutions sociales ou de rapports sociaux contingents. Ainsi, on peut rappeler que les systèmes de filiation et les identités sexuelles, si l’on reprend les travaux de l’anthropologie culturelle, ont été fort diverses selon les sociétés.

Notes

[1Michael Hardt et Antonio Negri sont les auteurs de Empire, Exils, 2000 et de Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, La Découverte, 2004.