Le Grand Paname, fabrique de l’imaginaire

, par David Langlois-Mallet

territoire {PNG}par David Langlois-Mallet
Collectif Un peuple créatif

La question centrale du Grand Paris n’est pas celle des infrastructures et du Paris Capitale mais celle de la multitude des Paris-villages, des gens qui y vivent, de leurs liens, de leur culture : du Grand Paname.

Souvent obsédées par une vision année 60 des grands travaux, les institutions, quand il s’agit d’ouvrir le débat à la société civile, convoquent les habitant·e·s sur leurs problématiques techniques et attendent des citoyen·ne·s au mieux des réponses qu’ils ont déjà, au pire une simple présence, une validation. Jamais elles ne se posent la question de l’imaginaire. Et si ce divorce entre l’imaginaire des Parisien·ne·es et imaginaire institutionnel était la bonne question ?

Paris est d’abord un territoire de l’imaginaire

Pourquoi Paris est-elle la première destination mondiale du tourisme ? Parce que ce bout de terre et d’eau vit dans l’imaginaire de chaque humain ou presque. Nous ne pouvons plus nous loger chez nous, en partie du fait de la puissance de cet imaginaire qui fait de notre lopin l’enjeu d’une spéculation-monde et des rues du cœur de Paris un coûteux parc d’attraction patrimonial. Et cette fracture, organisée politiquement par le découpage administratif, en amplifie les effets : une ville capitale et sa mairie, véritable État bis pesant de tout leur impact sur le centre, le vidant de sa vie et de ses habitant·e·s, et un périphérique qui inscrit dans la géographie la blessure polluée de la ségrégation spatiale.

La fabrique de l’imaginaire parisien procède des habitant·e·s

De même que les décisions d’aménagement sont dans les faits confisqués par la technostructure, l’imaginaire de Paris est abusivement sous-traité aux acteurs institutionnels de la culture et aux activités à fort impact marchand. L’imaginaire de Paris se résumerait aux vieilles pierres et à l’imagerie parisienne de la Tour Eiffel en talons hauts et rubans...

La fabrique de l’imaginaire parisien procède de son peuple. Paris, c’est sûrement les industries du luxe, un patrimoine touristique ; mais Paris c’est d’abord sa multitude. La puissance de cette fabrique de l’imaginaire, différente selon les âges, procède toujours de ses habitant·e·s et du choc créatif qui s’opère ici.

La particularité de sa population, par rapport aux autres régions, tient justement au fait que le/la Parisien·ne n’existe quasiment pas. La culture parisienne est la somme des rencontres qui ont lieu ici entre gens de toutes les régions de France d’abord, du monde maintenant. Paris, c’est le bureau de la France, mais aussi l’espace public du monde.

Un imaginaire entravé par les politiques publiques

La panne de cette fabrique du rêve aujourd’hui ne vient pas d’une panne de la créativité de ses habitant·e·s. Le peuple de Paris est riche de projets, d’idées et d’invention. Même précarisé et fragilisé, c’est un peuple de porteurs de projets culturels et solidaires, d’œuvrier·e·s. L’institution lui retire un à un ses lieux d’expression de proximité (le dernier en date : la Forge à Belleville, comme le Carrosse), et ce faisant toute possibilité de rencontre gratuite. Pire, elle les remplace par les relais culturels de ses politiques d’image, favorisant ainsi « la valorisation » du quartier, sa gentrification.

Bien sûr il y a quelques rares exceptions d’innovation institutionnelles. Le 100 Établissement culturel solidaire à Aligre est un modèle de service public de la pratique des arts innovants, qui sert à plus de mille plasticien·ne·s d’Île-de-France, d’auteur·e·s et de compagnies. Mais quasiment tous les grands collectifs d’artistes ont été chassés de la capitale, ou réduits à la confidentialité. Pour trouver des collectifs de projet un peu costauds, il faut regarder du côté de Saint-Denis avec le « 6B », d’Aubervilliers avec « La Villa mais d’ici »... il faut penser Grand Paname.

Comment remettre en marche ce Grand Paname ?

Les institutions ne peuvent, qui plus est dans un contexte d’économie de moyens, faire l’impasse sur la première des économies : ouvrir une réflexion critique sur les politiques publiques et l’idéologie implicite qui les sous-tend. En matière de politiques culturelles, la France fonctionne sur un modèle louis-quatorzien parfaitement anachronique. Le fait du prince est loi. C’est du politique que procède la sélection des artistes et l’attribution des lieux. Nous sommes dans la culture dans une situation où le politique paye une limousine à de très rares artistes qu’il a choisi·e·s et laisse les autres marcher à pied.

Il faut totalement renverser ce paradigme, aussi désuet que la chaise à porteur. Il est temps de considérer que la société est créative et que le rôle du politique dans une démocratie est de lui fournir les outils de son expression, pas de la privatiser ou la normaliser.