Le NIMBY contre l’intérêt général ? Tout contre

, par Léa Sébastien

territoire {PNG} par Léa Sébastien

Une association villageoise montée contre un projet de décharge fait la démonstration qu’une lutte locale peut déboucher sur une prise de conscience globale. Par Léa Sebastien, maître de conférences en géographie à l’université Toulouse 2 Le Mirail.

Les mouvements d’opposition aux projets générateurs de nuisances sont le plus souvent associés au phénomène NIMBY, bien connu des industriels. NIMBY est l’acronyme de not in my back yard (« pas dans mon jardin ») ; il englobe l’ensemble des pratiques sociales d’opposition à l’implantation ou à l’extension d’installations de nature industrielle pour des raisons de modifications, réelles, prévisibles ou supposées du proche environnement (1).

La littérature scientifique traitant du phénomène NIMBY est majoritairement nord-américaine et en présente deux facettes radicalement différentes. La plus classique est hautement critique vis-à-vis des Nimbistes, lesquel·le·s iraient à l’encontre de l’intérêt général pour conserver leurs privilèges. Ainsi peut-on lire çà et là dans la littérature scientifique : « Le syndrome NIMBY est une maladie mentale récurrente qui continue à infecter la société » (2). « Les citoyens sont irrationnels, ignorants et égoïstes et abusent du système démocratique à leur profit » (3). Mais une lecture plus positive du phénomène NIMBY, minoritaire, suggère que la position du public sur les problèmes d’implantation peut être rationnelle et politiquement légitime. Selon cette perspective, l’opposition locale sert de ce fait l’intérêt général, par exemple en identifiant des faiblesses dans les analyses d’expert·e·s concernant les propositions de sites d’implantation ou en proposant des alternatives crédibles au projet. C’est cette perspective que nous rejoignons ici.

En effet l’histoire n’est pas toujours aussi simple. Voyons ce qui se passe à Saint-Escobille, petite commune rurale d’Essonne face à un projet de CSDU (4), nouvelle appellation savante pour parler de décharge. Nous sommes ici au cœur de la Beauce, région céréalière par excellence. Tout a commencé avec l’histoire d’une habitante d’un village voisin qui propose en 2002 ses terres d’une superficie de 19 ha à une grande entreprise, alors en prospection. Le terrain trouvé, le projet peut commencer. L’industriel souhaite installer un CSDU de classe 2 visant à enfouir 150 000 tonnes de déchets ultimes par an sur une période de dix ans, renouvelable évidemment. Fin 2002 est créée dans la panique l’Association de défense de Saint-Escobille (ADSE), présidée par le maire du village et qui compte une centaine d’adhérent·e·s. Dix ans plus tard, l’ADSE se dénomme l’Association de défense pour la santé et l’environnement, compte un millier de membres et s’investit dans des problématiques similaires partout en France. Qu’a-t-il pu bien se passer ?

Revenons dix ans en arrière. Passé le rejet « instinctif » face à l’appropriation d’un espace quotidien, les arguments des militant·e·s se centrent autour des incertitudes scientifiques qui entourent les décharges : 1-les pollutions issues des fuites liquides ou gazeuses ; 2-les impacts sanitaires et socio-économiques. L’objectif est d’abord de prendre contact avec une série d’expert·e·s afin d’acquérir les connaissances nécessaires à l’analyse des impacts de la décharge sur le territoire. Avocat·e·s, médecins, hydrogéologues : petit à petit, les militant·e·s s’entourent des meilleur·e·s expert·e·s et se noue alors un premier réseau technique autour de la lutte contre le projet de décharge. Les membres de l’ADSE s’attaquent alors à l’étude d’impact du projet de décharge et ciblent de nombreuses lacunes scientifiques, lacunes confirmées ensuite par le bureau d’étude en charge du dossier. L’ADSE étudie également les meilleures technologies disponibles en matière de déchets en se rendant sur plusieurs sites européens utilisant ces techniques. L’association formule alors des propositions parmi lesquelles la biométhanisation après tri, de petites unités de traitement à l’échelle communale, la stabilisation des déchets avant enfouissement, le tri des déchets par ballot, le développement des ressourceries et évidemment davantage d’obligations pour les industriels ainsi qu’une réduction globale de la production des déchets.

En parallèle des savoirs scientifiques, le collectif apprend l’existence, le rôle et le fonctionnement des institutions gravitant autour du dossier, débrouillent les compétences des divers niveaux électifs, des administrations et de leurs services techniques. Géomembrane, lixiviat, biogaz, méthanisation mais aussi enquête publique ou recours administratif n’ont plus de secret pour les riverains du projet. L’ADSE participe systématiquement à toute conférence sur le thème des déchets ayant lieu en France et en profite pour interpeller les scientifiques sur le sujet. On assiste alors à une réduction de la distance entre les visions expertes et profanes avec l’apparition d’un public composite, pluriel, dépositaire de savoirs et de compétences spécifiques liées à son expérience et à ses habiletés qui le rendent à même d’accomplir des expertises profanes.

Au niveau des impacts sur la faune et la flore, l’ADSE a souhaité contacter plusieurs associations de protection de la nature (APN), mais au premier abord, les Beauceron·ne·s ont trouvé une fin de non recevoir. En effet, quel paradoxe pour les APN de soutenir le paysan beauceron, le symbole même de l’agriculture intensive, pointé du doigt comme le grand responsable de la dégradation de l’environnement régional. Les APN jugeaient que, quitte à créer un CSDU, autant l’installer au cœur de la Beauce, zone déjà sinistrée pour la biodiversité. Mais l’ADSE n’a pas relâché sa pression, et a fini par prouver à ses interlocuteurs qu’il ne s’agit pas là de riverain·e·s souhaitant conserver leur cadre de vie mais d’acteurs locaux assidûment mobilisé·e·s dans la démonstration de l’incongruité d’un CSDU en Essonne du sud. Ayant assis sa légitimité, l’ADSE a finalement reçu le soutien officiel de plusieurs APN sur ce dossier. Il s’agit là d’une victoire pour les riverain·e·s mais également d’un rapprochement entre deux mondes a priori antinomiques : l’écologie et la ruralité. Se crée alors un second réseau, dit associatif, auquel viennent rapidement s’adjoindre de nombreuses associations liées à la gestion des déchets ou à la protection de l’environnement, en France mais aussi à l’étranger.

Finalement, un réseau local prend racine avec la création de l’association. Saint-Escobille abrite les agriculteurs d’un côté, et les rurbain·e·s de l’autre, des habitant·e·s de la commune travaillant à Paris,deux mondes sans communication. Jusqu’au projet de CSDU, les habitants de Saint-Escobille vivaient « chacun·e chez soi », comme c’est le cas dans de nombreux villages agricoles de la grande couronne parisienne jalonnée de zones-dortoirs. Le projet de décharge a réuni ces deux populations qui ont dû collaborer dans une lutte commune. Ainsi lors des réunions hebdomadaires travaillent côte à côte élu·e·s de tous bords politiques, exploitant·e·s agricoles, écologistes et citadin·e·s, des acteurs aux visions antagonistes et qui, sans la décharge, auraient eu peu de chance de se croiser. Réseaux technique, associatif et local sont alors mobilisables.

Qui plus est, l’ADSE organise de nombreuses manifestations en tous genres afin de rassembler toujours davantage d’adhérent·e·s à la résistance, afin aussi de s’encourager pour rester mobilisée. Pendant ce temps, les articles dans la presse s’accumulent. Soirées à thèmes, concerts, ventes aux enchères, journées du patrimoine, débats ou repas dansants : les membres de l’ADSE expriment leur intention de ne pas se laisser... enterrer. En présentant « leur Beauce » différemment des clichés habituels, en allant à la redécouverte de l’histoire et du patrimoine, les membres de l’ADSE ont d’abord ancré leur attachement au territoire puis ont réussi à le transmettre à d’autres acteurs.

Finalement, cerise sur le sundae , l’ADSE s’investit politiquement sur le territoire. Le premier acte de positionnement politique de l’ADSE, et donc de montée en généralité, survient en 2005, lorsque l’association rédige un « Moratoire sur les déchets d’enfouissement et de stockage de déchets ultimes » qu’elle diffuse à l’ensemble des acteurs locaux. Les militant·e·s ciblent également nombre de contradictions avec moult documents d’urbanisme, du Plan de gestion des déchets du bâtiment (PGDB) à l’Agenda 21 départemental, en passant par le Plan de déplacement urbain (PDU) ou le Schéma d’aménagement de gestion des eaux. Où en est-on aujourd’hui ?

Malgré les centaines de soutiens officiels reçus (politiques, associatifs, agricoles, etc.) et bien que l’enquête publique ait donné un avis défavorable au projet, le préfet a demandé que ce dernier soit classé d’intérêt général (PIG), soit contre l’avis de la région Île-de-France, compétente en matière de planification d’élimination de déchets. Pour les militant·e·s, il s’agit d’un déni de démocratie où l’industriel et le préfet veulent à eux seuls imposer cette décharge coûte que coûte contre l’avis de tou·te·s. « Vu la situation de prise en otages des locaux, notre stratégie est de saisir toutes les occasions pour s’opposer au caractère d’intérêt général imposé par le préfet en attendant que les lois soient appliquées en France. Pour l’instant, on explore les voies de la légalité mais s’ils nous poussent à bout, on serait partant pour franchir le seuil de l’illégalité. On est à la retraite, on ne risque pas grand-chose à avoir un casier judiciaire ». En attendant le couperet, l’ADSE continue la bataille, auprès de la Commission des pétitions du Parlement européen, auprès du Conseil d’État.

Les conflits environnementaux peuvent être l’expression de revendications légitimes et d’oppositions démocratiques à des projets qui ne font pas l’unanimité ; face aux incertitudes associées à de nombreuses problématiques environnementales, aucun décideur n’a plus la légitimité pour définir seul l’intérêt général. C’est ainsi que de nombreux acteurs proposent leur vision, ce qui amène à une reconfiguration du paysage social. Les contestations locales ne peuvent plus être réduites au NIMBY, guidé par l’ignorance et l’égoïsme.

Des citoyen·ne·s qui s’opposent et qui proposent ; voici l’exemple d’un front de refus qui sort du jardin privé pour mener un travail politique de fond, et ce pour une cause commune. Attention, je ne dis pas là que toute mobilisation est bonne à prendre, que toute opposition induit un intérêt général. Oh que non. La recette est la suivante : un collectif qui dure dans le temps (les décideurs ont toujours les militant·e·s à l’usure) ; un réseau social qui s’étoffe et se ramifie ; un socle de savoirs scientifiques et administratifs solide ; un attachement patrimonial transmissible ; un investissement politique fort. Mélangez le tout. Le NIMBY s’est transformé en résistance éclairée !

NB : Fin novembre 2013, après l’écriture de l’article, la demande préfectorale de classer la décharge de Saint-Escobille en projet d’intérêt général (PIG) a été refusée. Un nouvel espoir pour les militant⋅e⋅s.

Pour davantage de précisions, vous pouvez retrouver l’article intégral dans la revue Sociologies pratiques n°27, 2013, intitulé : « Le NIMBY est mort. Vive la résistance éclairée », de Léa Sébastien.

(1) Maillebouis C., « Nimby ou la colère des lieux. Le cas des parcs éoliens », Nature, sciences et sociétés , 2003, vol. 11, p. 190-194.

(2) Piller C., The Fail-Safe Society : Community Defiance and the End of American Technological Optimism , Basic Books, New York, 1991.

(3) Beckmann P., Eco-hysterics and the Technophobes , Golem, Boulder, 1973.

(4) Centre de stockage de déchets ultimes.