Le Retour de la bicyclette

, par Pierre Thiesset

Le Retour de la bicyclette. Une histoire des déplacements urbains en Europe, de 1817 à 2050
Frédéric Héran
La Découverte, 2014
219 pages, 17,90 euros - Parution poche septembre 2015 256 pages, 10 euros

Quand il apparaît à la fin du XIXe siècle, le vélocipède (littéralement « pieds rapides ») est le véhicule de la modernité. Objet de distinction sociale, il permet d’accélérer les déplacements individuels, concurrence le cheval et ouvre la voie à l’automobile. Après s’être imposé comme moyen de transport populaire, le vélo a peu à peu cédé le passage à la circulation à pétrole durant la seconde moitié du XXe siècle. Sa pratique a tellement chuté qu’elle ne représente aujourd’hui qu’environ 3 % des déplacements en France.

Mais, contrairement aux assertions des propagandistes du progrès illimité, l’histoire des techniques n’est jamais linéaire. Et voilà que, dans nos rues transformées en couloirs à bagnoles, se faufile Le Retour de la bicyclette : c’est sous ce titre optimiste qu’un ouvrage écrit par l’économiste Frédéric Héran se penche sur l’évolution des déplacements urbains au cours des deux derniers siècles. Une évolution qui est faite de conflits entre modes de transports. N’en déplaise aux partisan
·e·s timoré
·e·s d’une « intermodalité » paisible, qui se refusent à mettre radicalement en cause la place de l’automobile, cette étude riche et documentée montre clairement que le retour de la bicyclette ne peut se faire qu’en renversant la domination écrasante des cercueils vrombissants. Il ne suffit pas de peindre quelques bandes cyclables le long des trottoirs et de poser quelques arceaux à vélo pour faire advenir une mobilité douce. Dans les villes d’Europe de l’ouest où la part modale de la bicyclette est la plus importante, des bâtons ont été glissés dans les jantes des motorisés. Parmi les leviers d’action, citons : limitations de vitesse à 30 km/heure, lutte contre l’étalement urbain et la prolifération de routes et parkings, fortes taxes sur le stationnement, péages urbains, zones à trafic limité, code de la route qui donne la priorité aux piéton·ne·s et cyclistes... Sans oublier, en ce qui concerne les Pays-Bas et le Danemark, de fortes taxes sur l’essence et l’achat des boîtes à roulettes.

L’espace public ne peut être reconquis par les bipèdes qu’en restreignant le flot d’autos. En remettant en cause l’urbanisme et l’aménagement du territoire, modelé pour le déversement toujours plus rapide d’homo automobilus devenus dépendants à leurs prothèses à moteur. C’est ainsi que, après être née sous le drapeau du progrès, la débonnaire bicyclette s’est transformée en un symbole subversif, de sobriété, de convivialité, d’autonomie contre une société mécanisée, hypermobile, dévouée à l’accélération sans fin.

Frédéric Héran conclut son ouvrage par une prospective qui partage les analyses de la décroissance : face à la fin de l’énergie bon marché, à la raréfaction des métaux, à l’endettement massif qui ne permet plus de dérouler de gigantesques infrastructures routières, au dérèglement climatique qui impose de restreindre drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, ou encore à la crise sanitaire qui touche les sociétés sédentaires, la croissance du parc automobile ne pourra pas s’étendre indéfiniment. Cette calamité connaîtra un pic avant de décliner.

Certes, nous n’y sommes pas encore. Même si la pratique du vélo se redresse légèrement depuis dix ans, même si les bétonneurs commencent à la prendre en compte dans leurs aménagements, le « retour de la bicyclette » reste timide alors que, cet été, 994 kilomètres de bouchons cumulés ont été enregistrés dans le grand chassé-croisé entre automobilistes juillettistes et automobilistes aoûtien
·ne·s. Soit la distance Lille-Marseille saturée de bagnoles. Record battu.

Dans tous les grands pays producteurs d’automobiles, les États soutiennent leur industrie moribonde quitte à la subventionner à fonds perdus et à faire croire à l’avènement de voitures électriques « propres » (ce qui est une publicité mensongère). La priorité est toujours donnée à la machine sur l’humain. Preuve glaçante : lorsqu’un pic de pollution contraint les autorités à « communiquer », elles conseillent aux enfants, aux vieux, aux cardiaques, aux asthmatiques et aux femmes enceintes de rester chez eux et de ne pas trop bouger, pendant que les échappements recrachent librement leurs particules fines. La déesse automobile ne sera pas déboulonnée d’elle-même. Alors, vélorutionnaires de tous les pays, en danseuse !