Le jardinier récalcitrant

, par Patrice K.

par Patrice K. (quelque part dans le sud-ouest de la France)

Comme tou·te·s les gamin·e·s, je m’étais imaginé vétérinaire, zoologue, gardien de réserve naturelle ou reporter ou super-héros sauveur de l’humanité… Après une scolarité chaotique, je me suis orienté vers les métiers des espaces verts, naturels et forestiers. Les aléas de la vie m’ont mené de petits boulots précaires en RMI, jusqu’à ce que j’aie l’opportunité d’entrer dans une collectivité territoriale comme jardinier polyvalent.

Nouveau dans la boîte, j’acceptais quasiment toutes les tâches. Même celles qui m’écœuraient profondément, comme passer du désherbant chimique sur les trottoirs et les massifs. Les années passaient, je grimpais les échelons (la territoriale ressemble un peu à la grande muette !) et pouvais choisir les méthodes de travail me permettant d’obtenir un résultat acceptable pour les élu·e·s, la hiérarchie et le public sans avoir recours aux produits honnis.

Pour désherber, en plus des binettes, sarclettes, serfouettes, j’ai réussi à m’équiper d’un désherbeur thermique, un lance-flamme qui brûle ou fait dépérir les plantes en faisant exploser leurs cellules. Pas l’idéal, mais une alternative intéressante.

Pour ne pas utiliser de produits phytosanitaires, le mieux est de conserver (ou retrouver) les équilibres naturels des sols. J’utilise un paillage de BRF (1), qui me permet de ne plus désherber les massifs et a aussi l’avantage de maintenir de l’humidité aux pieds des plantes l’été et de nourrir les micro-organismes du sol. De même, certaines maladies des gazons ou des plantes peuvent être évitées par des techniques de travail « harmonieuses » : décompacter le sol afin de favoriser les micro-organismes du sol et l’implantation des racines, scarifier les pelouses pour défeutrer, ramasser les déchets végétaux « infectés », arroser peu quand apparaissent des maladies liées à l’humidité, rétablir les propriétés physiques ou/et chimiques d’un sol…

Mais la réduction du personnel et les aléas climatiques m’ont rapidement mis au pied du mur. Je ne parvenais pas à rendre un travail parfait dans les délais impartis. Et pas moyen d’embaucher, je devais repasser à des techniques de travail permettant un résultat plus rapide. Soit les produits phytosanitaires.

Ce que je refusai. Ce refus d’obéissance à un ordre devant être consigné par courrier, je rédigeai donc une lettre dans laquelle j’expliquai quelques-unes des raisons de mon refus :

- refus d’empoisonner la terre, les cours d’eau et les nappes phréatiques (par ruissellement) ;

- refus d’empoisonner les habitant·e·s de la commune ainsi que des enfants susceptibles d’entrer en contact avec ces produits ;

- refus d’empoisonner la faune (animaux sauvages, animaux domestiques) susceptibles d’entrer en contact avec des résidus de ces produits ;

- risques liés à l’utilisation de ces produits toxiques, même équipé d’équipement de protection adaptés.

De convocation en convocation, nous nous entêtons. La direction m’interdit d’utiliser un désherbeur thermique. Réponse puérile, qui m’oblige à faire quelques heures de désherbage (le matin très tôt) en plus de ma journée de travail. Aliénation volontaire ! L’affaire suit son cours, et je suis curieux de savoir quel sort l’administration réserve aux jardinièr·e·s récalcitrant·e·s.

(1) BRF, bois raméal fragmenté : broyat issu de jeune branches d’arbres (pas de résineux de préférence).