Le numérique à l’école, pourquoi ?

, par Philippe Godard

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L’État français impose désormais le numérique dans les écoles en usant de persuasion ou en légiférant sans dialogue. L’enjeu, prétendent les adeptes du tout-numérique, est de nous adapter à notre époque et de rester dans la course globale à l’innovation et à la compétitivité. Le numérique est aussi, en matière de réussite scolaire, une manière de sélectionner en éliminant tous ceux et celles qui ne pourront pas s’intégrer au cybermonde et qui, a priori, sont les plus démuni·e·s économiquement. Serait-ce, là encore, le même jeu des classes possédantes contre les classes dominées ?

L’invasion des écrans modifie le rapport aux professeurs et aux connaissances. L’on passe de l’acquisition de connaissances à celle de compétences – informatiques avant tout. Car le but de l’introduction des technologies numériques est d’offrir à la prétendue société de la connaissance les servants dont elle aura besoin. Nous sommes très loin d’une école qui aurait pour seul souci « une tête bien faite plutôt que bien pleine », soit un esprit capable de raisonner plutôt qu’un réceptacle empli de connaissances mais incapable d’opérer un lien entre elles. La tête n’est non seulement toujours pas « bien faite », mais elle se vide : les élèves, dans les ENT, les « espaces numériques de travail », et avec les tablettes apprennent pour l’essentiel les chemins informatiques à suivre vers des connaissances auxquelles l’école ne parvient plus à les intéresser puisque la société elle-même tient ces connaissances en piètre estime. En revanche, l’Entreprise – avec une majuscule, accordée à tout dieu qui se doit respecter… – sait comment contraindre ses employé·e·s à ne savoir que ce dont ils et elles auront besoin pour son service : par l’attrait du salaire, qui s’impose toujours plus comme l’alpha et l’oméga de la vie contemporaine consumériste et productiviste.

Le glissement vers l’école au service de l’Entreprise s’est manifesté en France dès 1976 – bien avant l’ère numérique – avec la réforme de la secrétaire d’État Alice Saunier-Seïté. Celle-ci réussit alors à imposer de premières et encore timides participations du secteur privé à l’élaboration des programmes dans les universités, au nom du réalisme économique. Quarante ans plus tard, le système d’adéquation des universités aux entreprises est très abouti, en France, à l’échelle européenne et même mondiale, par le biais par exemple des partenariats interuniversitaires mondialisés et encore une fois avec l’Entreprise, y compris au Collège de France, désormais en partie sponsorisé par… L’Oréal depuis 2006.

L’omniprésence du numérique ouvre la voie à la seule logique d’une articulation instantanée entre le présent et le futur très proche. Les études ne sont désormais plus conçues et choisies qu’en fonction de ce qui semble le plus important pour chacun·e dans le futur, surtout lorsque l’avenir est aussi incertain : avoir un emploi. Peu importe l’utilité sociale de cet emploi, son sens éthique, etc., tout ce qui compte étant la survie individuelle dans ce système-ci.

Qu’est-ce que la pédagogie ?

La révolution numérique à l’école est impensée en termes de pédagogie. Non pas qu’un complot vise à abêtir toute une génération. Mais nous constatons, comme une évidence, qu’il s’est tissé un lien direct, en trois ou quatre décennies à peine, entre l’école et l’Entreprise. Ce lien est de servitude.

Tous les termes étant désormais piégés par les communicants de toutes sortes, définir simplement les choses pour savoir de quoi l’on parle redevient une nécessité, une banalité de base. Hélas, cela illustre la perte de sens dont ce monde est la proie ! En conclusion très provisoire, voici une définition de la pédagogie, opératoire espérons-le.

La pédagogie devrait être tout ce qui contribue, de la part des adultes, en pratique (gestes, paroles, attitudes…), à orienter l’enfant vers sa propre réflexion, sa propre émancipation, ses propres choix.

Au travail, les enfants et les éducateurs !