Le pétrole et la crise

, par Julien Milanesi

Regardez là, devant vous, du pétrole. A gauche, à droite, également. En dessous, probablement. Sur vous, à coup sûr. Vous êtes tout·e nu·e dans la forêt ? Bien essayé, mais vous avez L’An 02 dans les mains, et là aussi, oui, il y en a... Pas d’échappatoire, nous sommes cerné·e·s et paradoxalement nous ne le voyons pas. En tous cas les économistes ne le voient pas, ou si peu, et il serait pourtant étonnant, compte tenu de la dépendance de nos économies à cette ressource, qu’elle n’ait pas quelques responsabilités dans l’atterrissage actuel. Certains soulignent la double nature écologique et économique de la crise, mais ils sont peu à reconstituer de façon convaincante les fils reliant ces différentes dimensions.

Il y a bien sûr un constat de départ : l’économie mondiale entra en récession en 2008, après six ans de hausse continue du prix du brut qui passa alors de vingt à 140 dollars le baril (voir encadré « Panne sèche ? »), inaugurant une nouvelle forme de choc pétrolier lent et progressif. C’est peut être une coïncidence, mais James Hamilton (1), un économiste américain qui étudie la question depuis une trentaine d’année, nous fait remarquer que ces coïncidences sont nombreuses : depuis la deuxième guerre mondiale, sur onze phases de récession économique aux États-Unis, dix ont été précédées de chocs pétroliers.

Ces observations ne valent cependant pas démonstration, je vous propose un tour d’horizon des mécanismes permettant d’expliquer ce lien présumé.

L’étranglement par les coûts

Pour la plupart des économistes, comme ceux du Conseil d’analyse économique (2), un « choc pétrolier est avant tout un choc d’offre », c’est à dire pesant sur les coûts des entreprises qui, pour compenser, n’ont d’autres choix que d’augmenter les prix (ce qui créé de l’inflation), baisser les salaires, licencier ou baisser leurs profits (et leurs investissements), voire mettre la clé sous la porte. Par un mécanisme s’apparentant à celui décrit par David Ricardo à propos de la rente foncière (voir « L’atterrissage » dans le n°2 de L’An 02) l’augmentation des prix du pétrole peut ainsi étouffer petit à petit l’activité économique. La quantité moyenne de pétrole nécessaire à la production ayant considérablement diminué depuis les années 70 (tous secteurs confondus, elle a par exemple été divisée par trois en France), cet effet est probablement moins important qu’il y a quelques décennies. D’autres liens peuvent être mis en évidence.

La crise de la bagnole

Cette crise est, entre autres dimensions, celle de la civilisation de l’automobile qui depuis un siècle a structuré nos espaces et nos appareils productifs. C’est ce que montrent différentes recherches qui ont pour point commun d’observer les réactions des ménages à l’augmentation de près de 400 % du prix de l’essence aux États-Unis entre 2002 et 2008 (graphique).

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Évolution du prix de l’essence à la pompe aux États-Unis. (Source : James Hamilton, 2013, "The Death of Peak Oil", sur son blog http://www.econbrowser.com/.)

D’après les travaux de Bob Kaufmann et de ses collègues (3), les défauts de remboursement de prêts immobiliers aux États-Unis sont statistiquement liés aux prix de l’énergie. Ils valident ainsi l’intuition selon laquelle, dans les années précédant la crise des subprimes (voir encadré), au fur et à mesure que le prix du pétrole augmentait, de plus en plus de familles cessaient de rembourser leur prêt immobilier pour pouvoir continuer à mettre de l’essence dans leur(s) voiture(s) pour aller travailler. Joe Cortright (4) va plus loin en y voyant la raison essentielle de l’éclatement de la bulle immobilière. Ce choc pétrolier marque ainsi pour lui un tournant dans l’aménagement du territoire de son pays, qui se manifeste notamment dans la dévalorisation des logements les plus éloignés des centres villes et dans la baisse des distances parcourues en voiture par les Étasunien·ne·s depuis 2005 (phénomène également observable en France, voir « L’atterrissage » n°3).

James Hamilton (5) remarque pour sa part que, suite à ces augmentations de prix du carburant, les ménages ont décidé de s’équiper en véhicules plus économes. Il note ainsi qu’entre 2007 et 2008 ses compatriotes ont acheté 23 % de pick-ups, 4x4 et autres grosses éponges à mazout fabriquées aux États-Unis en moins, tandis qu’ils importaient 9 % de (petites) voitures en plus. Sans la baisse de la production automobile qui en a résulté, les États-Unis n’auraient pas été en récession sur cette période.

Et la monnaie...

Dans un autre registre, certains travaux dont ceux de Ben Bernanke (6), l’actuel patron de la Fed, mettent en évidence le rôle des banques centrales qui, pour lutter contre l’inflation liée au pétrole, augmentent les taux d’intérêts. Cette manœuvre a la fâcheuse conséquence de renchérir le coût du crédit et donc de décourager l’investissement et de déprimer l’activité.

Mais l’analyse de Michel Aglietta (7) offre une perspective systémique encore plus intéressante. Il suggère que les augmentations de taux d’intérêt ayant suivi le double choc pétrolier des années 70 ont poussé les entreprises à se détourner du financement classique auprès des banques pour privilégier le financement par les actionnaires. Ces derniers se sont ainsi progressivement trouvé au centre du jeu et des attentions, grignotant une part toujours plus importante de la richesse créée, sur le dos de salarié·e·s qui ont compensé ces pertes de revenus par de l’endettement. On a ici une théorie expliquant non pas l’explosion des bulles immobilières et financières, mais leur création suite à un choc pétrolier advenu trente ans auparavant !

La liste n’est pas exhaustive et nous sommes encore loin de comprendre l’intégralité des liens qu’entretiennent nos économies avec cette ressource fossile. Quid par exemple des conséquences économiques du changement climatique lié à son extraction ? Le panorama qui s’offre à nous aujourd’hui suffit néanmoins à tracer des perspectives économiques en forme de plafond : toute sortie de crise qui se traduirait par de nouvelles pressions sur la ressource est condamnée à plus ou moins brève échéance par l’augmentation du prix qui en résultera. On appelle ça une limite.

(1) "Historical Oil Shocks" in Routledge Handbook of Major Events in Economic History , 239-265, éd. Randall E. Parker et Robert Whaples, New York, Routledge Taylor and Francis Group, 2013.

(2) « Les effets d’un prix du pétrole élevé et volatil » (2010).

(3) Kaufmann Robert K., Gonzalez Nancy, Nickerson Thomas A., Nesbit Tyler S., 2011, "Do Households Energy Expenditures Affect Mortgage Delinquency Rates ?", Energy Economics , 33, 188-194.

(4) Driven to The Brink , 2008, CEOs for Cities.

(5) La version courte : "Oil Prices and the Economic Downturn", rapport au Congrès des États-Unis, 20 mai 2009. La version longue : "Causes and Consequences of the Oil Shock of 2007-08", Brookings Papers on Economic Activity , printemps 2009, 215-259.

(6) Bernanke, B., M. Gertler, et M. Watson, 1997, "Systematic Monetary Policy and the Effects of Oil Shocks". Brookings Papers on Economic Activity 1, 91– 157, Washington, DC, Brookings Institution.

(7) Entretien dans Télérama n°3152, juin 2010.

(8) Pour suivre l’actualité du peak oil : http://petrole.blog.lemonde.fr/category/peak-oil/.

(9) Douthwaite R., 2012, "Degrowth and the supply of money in an energy-scarce world", Ecological Economics , 84, 187-193.

 

La crise des subprimes en onze lignes

A l’origine, aux États-Unis, une bulle immobilière auto-entretenant (et vice-versa) une bulle financière : les prix de l’immobilier augmentaient d’autant plus que les banques facilitaient l’achat de maisons en délivrant d’autant plus de prêts hypothécaires que les prix de l’immobilier augmentaient... A ce jeu où tout le monde gagnait jusqu’à ce que tout le monde (ou presque) perde, les prix des logements ont doublé en dix ans et des millions d’Etasunien·ne·s insolvables ont accédé à un pavillon dans les périphéries éloignées des centres-villes. Mais on connaît la suite de l’histoire : des ménages, de plus en plus nombreux, ont cessé de rembourser leurs maisons qui, de plus en plus nombreuses, ont été saisies, provoquant une baisse des prix de l’immobilier, fatale aux banques engagées dans ces crédits pourris (les fameux subprimes) qui dans leur chute ont failli entraîner le système financier mondial, etc, etc, jusqu’à ce mois d’avril 2013 où la France et l’Espagne, pour n’en citer que deux, enregistrent un nombre record de chômeurs/ses.

 

Panne sèche ?

Non, pas vraiment. Il reste encore du pétrole pour plusieurs décennies, et on en trouvera certainement encore pendant un moment, quitte à faire transpirer les cailloux, à faire pomper les ours polaires ou à assécher les fonds marins. Il sera en revanche de plus en plus cher et de plus en plus sale. Les années 2000 marquent à ce propos un tournant, celui de la fin du pétrole bon marché qui signifie à la fois la prise de conscience générale des limites de cette ressource et la rentabilisation de ses formes d’exploitation les plus crades, dites « non conventionnelles ».

Donc, le pétrole est plus cher. Son prix a été multiplié par six ou sept entre 2002 et 2008 au point de frôler les 150 dollars le baril, et il navigue aujourd’hui autour des cent dollars. Plusieurs explications complémentaires. La première est que nous avons atteint au milieu des années 2000 un plafond de production mondiale (le fameux peak oil (8)), en tous cas pour les pétroles dits conventionnels. La seconde repose sur la croissance de la demande énergétique des pays qui ont émergé dans la décennie (Chine & Co.). La troisième s’intéresse aux mouvements de capitaux mondialisés qui, dans une période d’abondante création monétaire dans les pays riches (9), pariaient un jour sur le pétrole, le lendemain sur le riz (voir schéma page 45) et le surlendemain sur les crédits immobiliers subprimes transformés en actifs financiers négociables...