Le temps des femmes

, par Dominique Méda

Ces dernières années, des enquêtes nombreuses ont mis en évidence la répartition encore fortement déséquilibrée des différents temps entre les hommes et les femmes, a fortiori lorsque ceux-ci sont parents. Grossièrement, les hommes passent plus de temps au travail et dans les loisirs, et les femmes dans les activités domestiques et familiales (1) .

Ces investissements temporels différents doivent, certes, être précisés selon la situation familiale (l’écart entre hommes et femmes est plus grand en présence d’enfants et surtout de jeunes enfants), mais aussi selon le niveau de revenu et de diplôme : plus leur niveau de diplôme est élevé, plus les femmes travaillent, ont des enfants tard, interrompent moins leur carrière et vivent avec des partenaires avec lesquels les responsabilités sont mieux partagées (2) .

Le temps de travail des femmes structuré autour de contraintes domestiques

Il n’empêche, d’une manière générale, un certain nombre de tâches restent exercées prioritairement par les femmes : au niveau domestique, le repassage, les repas quotidiens, le ménage et les courses ; au niveau familial, la garde des enfants lorsqu’ils sont malades, le fait de les habiller ou de vérifier qu’ils sont habillés, et de leur faire faire les devoirs (3) . Or, on voit combien la prise en charge de ces activités est structurante en matière temporelle : l’emploi du temps d’un grand nombre de femmes, et tout particulièrement celles qui ont de jeunes enfants et qui ne disposent pas des moyens de partager cette charge ou de la déléguer entièrement (4) , est ainsi, en grande partie, déterminé par ces activités parallèles au travail.

L’arrivée du premier enfant constitue donc un choc sur l’activité féminine, environ 40 % des mères connaissant un changement dans leur activité professionnelle à la suite d’une naissance, contre seulement 6 % des pères (5) . Ce premier choc a des conséquences sur l’ensemble de la carrière, en termes de temps de travail, de prise de responsabilité et de rémunération des femmes. D’une manière générale, il existe des liens forts entre ce déséquilibre des prises en charge temporelles et les inégalités hommes-femmes persistantes en matière professionnelle, ceci sur fond d’orientation scolaire différenciée entre filles et garçons, et malgré une extraordinaire montée des niveaux d’éducation féminins.

Pourquoi une telle différence entre hommes et femmes ? Elle n’est en rien naturelle ou biologique : elle s’explique d’abord par la construction historique différenciée des rôles sociaux sexués, et ensuite par la très insuffisante réaction des institutions au moment où les femmes ont pu accéder massivement aux études supérieures et au marché du travail dans les années 1970. Cette arrivée aurait dû provoquer un vaste débat national et une adaptation radicale de la société en vue de redistribuer les rôles et les temps : développement des services et des structures d’accueil des jeunes enfants, accroissement de l’investissement des pères, révision drastique de l’organisation du temps de travail ; tout ceci afin de permettre la conciliation entre parentalité et activité professionnelle féminine.

La conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle, une question « sous-traitée »…

Un tel débat n’a guère eu lieu qu’en Suède dans les années 1970 et, plus tard, aux Pays-Bas dans les années 1990. Mais pas en France, où tout s’est passé comme si les femmes avaient été autorisées à accéder à l’autonomie financière et au marché du travail à condition que rien d’autre ne change, c’est-à-dire qu’elles assument seules les conséquences de cette évolution. Celles-ci sont aujourd’hui assez claires : les femmes travaillent plus à temps partiel, n’accèdent pas aux mêmes postes que les hommes et continuent à gagner moins qu’eux à niveau de qualification égal. Et cette question centrale de la qualité de l’emploi des femmes mais aussi plus généralement de la qualité de vie des mères actives reste sous-traitée (6)  : elle n’est pas jugée suffisamment noble pour faire l’objet d’un débat public.

Or, on ne peut pas ne pas faire le lien entre le peu d’intérêt accordé au traitement politique de cette question et le fait que les principales personnes concernées soient les femmes. On ne peut pas non plus faire fi des résistances au changement qui sont le fait, tant des détenteurs des emplois auxquels les femmes pourraient légitimement prétendre (le plus souvent des hommes), que des entreprises, des institutions et des groupes d’intérêt qui seraient nécessairement affectés par ces réorganisations d’ampleur. Car il s’agit de permettre à tous les hommes et toutes les femmes, de toutes conditions, de concilier réellement vie professionnelle, vie familiale et vie privée. C’est donc toute l’articulation du travail et du hors travail qui doit être repensée et notamment la possibilité d’une norme d’emploi à temps complet beaucoup plus courte et beaucoup mieux intégrée aux différents cycles de vie. Un tel changement ne serait pas qu’au seul avantage des mères mais bien évidemment aussi des pères (dont une partie revendique désormais la possibilité d’une paternité active et d’une déspécialisation des rôles), et beaucoup plus généralement de tous ceux qui souhaitent pouvoir concilier les différents rôles qui leur incombent : citoyens, travailleurs, parents…

 L’enjeu de la qualité de vie

L’expérience a montré (en 1998, au moment des débats sur la réduction du temps de travail) que cette ligne d’argumentation (l’égalité hommes-femmes et la qualité de vie) est moins prisée par les partis de gauche qu’une argumentation en termes de lutte contre le chômage. Or, comme le soulignent la philosophe américaine Nancy Fraser et la sociologue Jane Jenson, il y a un piège à pousser les feux de l’activité féminine et de la « valeur travail » (comme ça a été le cas lors de la précédente campagne présidentielle, et alors même que c’était surtout sa dégradation qui était organisée…) en négligeant les valeurs du care et plus généralement les activités autres que productives. On peut pourtant se demander si ces différentes questions ne pourraient pas converger autour de l’idée d’une amélioration de la qualité de vie de chacun, homme et femme, au travail et en dehors du travail, passant par une amélioration de la qualité de l’emploi et un partage du travail.

C’est alors de la capacité à traiter ensemble trois imposantes questions de société, celles de l’égalité hommes-femmes, du travail, et de la reconversion écologique, que pourrait naître la possibilité d’un autre modèle de développement : une configuration où hommes et femmes accéderaient également à un travail de qualité, plus court, mieux partagé, moins intensif, moins générateur de déchets et de pollutions et plus générateur de sens et de lien social, mieux intégré dans le reste de la vie et permettant d’accorder à la vie politique, sociale, familiale et personnelle, le temps qui convient. Ce sont sans doute les éléments concrets de cette transition vers un autre modèle qu’il importe désormais de mettre au cœur du débat public.

Notes

(1) La dernière enquête Emploi du temps de l’INSEE, qui date de 1999, avait déjà montré que le temps moyen quotidien consacré aux soins des enfants était de 25 minutes par ménage, à raison de 38 minutes pour les femmes et de seulement 11 minutes pour les hommes. Des travaux plus approfondis ont montré que les hommes consacraient trois fois moins de temps aux tâches parentales que les femmes ( Algava E. (2002), « Quel temps pour les activités parentales ? », DREES, Études et résultats , mars). La prochaine enquête Emploi du temps est désormais disponible.

(2) Une récente exploitation de l’enquête Emploi du temps (Lesnard L. (2009), La Famille désarticulée. Les Nouvelles Contraintes de l’emploi du temps , PUF) a, à cet égard, montré une accentuation de la polarisation entre, d’une part, les couples peu diplômés, aux faibles revenus, et les familles monoparentales, au chômage ou travaillant souvent à temps partiel ou en horaires décalés, qui ne disposent que de très peu de temps pour leurs enfants, et, d’autre part, les couples aisés, travaillant beaucoup mais sur des horaires réguliers, et consacrant un temps de qualité à leurs enfants.

(3) D. Bauer (2007), « Entre maison, enfant(s) et travail : les diverses formes d’arrangement dans les couples », Études et résultats , n° 570, avril.

(4) L’offre insuffisante de modes de garde fait que deux tiers des enfants de 0 à 3 ans sont gardés par leurs parents, c’est-à-dire par leur mère.

(5) Pailhé A., Solaz A. (2006), « La charge de la conciliation repose essentiellement sur les femmes »,
Population et Société
, n° 426, INED.

(6) Dans tous les sens du terme… voir l’article de François-Xavier Devetter et Sandrine Rousseau, « Temps libre et sale boulot", dans ce numéro (NdE).