Les Faiseuses d'histoires. Que font les femmes à la pensée ?

, par Philippe Colomb

Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ?
Vinciane Despret, Isabelle Stengers
Les Empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2011
205 pages, 14 €

L’une des leçons essentielles que le féminisme nous a apprises est que la forme et la méthode ne sont jamais neutres et renvoient toujours à des enjeux de pouvoir et de positionnement par rapport au sujet traité. Avec ce nouvel ouvrage, Vinciane Despret et Isabelle Stengers nous montrent une nouvelle fois comment on peut penser différemment, comment la forme peut s’adapter aux interrogations qu’elle porte.
Partant d’une réflexion sur le texte Les Trois Guinées de Virginia Woolf et du refus de cette dernière de rejoindre la « procession d’hommes chargés d’honneurs et de responsabilité », les auteures ont voulu mieux comprendre comment les femmes qui ont « réussi » dans la vie intellectuelle se positionnées par rapport à sexisme qui continue à marquer le fonctionnement de l’université. Et elles résument cette problématique en une question : « Que font les femmes à la pensée ? »
On imagine très bien comment une telle enquête pourrait être menée depuis une position de surplomb, le ou la sociologue nivelant la parole multiple des femmes interrogées afin de la faire tenir dans un cadre intellectuel bien structuré. Ici, tout au contraire, Despret et Stengers nous offrent une forme ouverte, percée de multiples chemins de traverse.

Le livre se découpe en trois parties, qui correspondent à trois étapes de la recherche. La première partie est une analyse de la position développée par Virginia Woolf dans Les Trois Guinées , qui articule à la fois le constat de l’acception de certaines femmes dans les cercles du pouvoir et la contestation des valeurs virilistes qui continuent d’irriguer ces cercles.

C’est sur cette position critique de l’intérieur que Despret et Stengers vont interroger Françoise Balibar, Bernadette Bensaude-Vincent, Laurence Boucaux, Barbara Cassin, Mona Chollet, Émilie Hache, Françoise Sironi, Marcelle Stroobants et Benedikte Zitouni. Les auteures ont choisi ce « terrain » de recherche car, disent-elles, ce sont « des femmes dont nous pressentions qu’elles pourraient s’y entendre, que leur expérience pourrait aider la nôtre, qu’elles pourraient ajouter d’autres histoires à celles que nous avions tissées » (p. 86). En interrogeant ce « terrain » sous forme d’une longue lettre, les auteures laissent également ouverte la forme de la réponse de leurs interlocutrices. La deuxième partie de l’ouvrage consiste ainsi en une restitution individuelle des différentes réponses. Même si Despret et Stengers tissent une analyse et soulignent les points communs et les divergences, elles respectent la singularité de chacune de ces voix, rendant ainsi compte d’une expérience commune et multiple à fois.

Sortir de la pensée binaire, faire des histoires plutôt qu’établir des catégories, écouter le pluralisme de la multitude, voilà peut-être ce que que les femmes « font à la pensée » : « chaque fois que nous réussissons à multiplier les versions plutôt que de nous soumettre à celle qui nous assigne un choix "ou bien… ou bien…", nous savons que nous faisons grincer des dents » (p. 192). C’est en tout cas la subtile leçon que ce livre débordant d’intelligence et de bienveillance nous offre à toutes... et tous.