Les Prédateurs du béton

, par Rémi Tréhin-Lalanne

Les Prédateurs du béton. Enquête sur la multinationale Vinci
Nicolas de la Casinière
Éditions Libertalia, 2013
160 pages, 8 €

Qu’y a-t-il derrière la façade bien lisse du groupe Vinci, géant mondial du BTP ? Au slogan publicitaire adopté en 2007 « les vraies réussites sont celles que l’on partage », Nicolas de la Casinière oppose les portraits de deux salariés de l’entreprise. D’un côté, Antoine Zacharias, septuagénaire, patron de l’empire de 1997 à 2006, vivant dans un luxe ostentatoire grâce à des rémunérations auto-octroyées se chiffrant en dizaines de millions d’euros, qui lui vaudront une condamnation en 2012 pour abus de pouvoir. De l’autre, José Francisco Serrano Andrade, épandeur-vannier (l’ouvrier qui étale le bitume) dans une filiale de Vinci pendant vingt ans et mort en 2008 d’un cancer de la peau [1]. Mais ce portrait pourrait aussi être celui de milliers de Maghrébin·e·s, de Nigérien·ne·s ou d’Indien·ne·s, embauché·e·s par les centaines de sous-traitants de la multinationale sur ses chantiers aux quatre coins du monde.

Ainsi se dessine le fonctionnement de cette entreprise, née en 2000, géant international et constellation de près de 2500 petites et moyennes entreprises dénommées business units , sur lesquelles le groupe exerce sa tutelle par une mise en concurrence interne, des indicateurs chiffrés à atteindre et une ponction de leur chiffre d’affaires. Ces unités sont réparties en plusieurs pôles : « construction » (pour les activités de BTP), « énergies » (climatisation, chauffage, éclairage public, centrales solaires, tramway, etc.), « facilities » (gardiennage, secrétariat, maintenance), « park » (numéro un mondial du marché du stationnement payant en 2001), « airports » (l’entreprise exploite vingt-trois aéroports dans le monde) et « autoroutes » (Vinci a acquis l’intégralité du capital des Autoroutes du Sud de la France en 2005).

Au greenwashing de la boîte, l’auteur oppose les grands chantiers en cours : participation avec Areva à la construction de nouvelles centrales EPR, du bâtiment du réacteur ITER à Cadarache, infrastructures des mines d’uranium au Niger et au Gabon, stockage des déchets à Bure, sarcophage de Tchernobyl, destruction de la forêt de Khimki près de Moscou pour construire une autoroute, implantation de milliers de kilomètres de canalisations pompant des ressources d’eaux fossiles peu renouvelables en Lybie et projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes (qui entraînerait le bétonnage de deux milliers d’hectares de zones humides, bocages et terres agricoles).

Pas de dénonciation vague du néolibéralisme dans cet ouvrage, mais un décryptage acéré des stratégies qui permettent à l’entreprise d’engranger des bénéfices croissants. Plus ou moins occultes (plusieurs filiales ont été condamnées pour ententes illicites sur les marchés publics), elles sont la plupart du temps tout à fait légales. Les partenariats public-privé (PPP), en vogue depuis 2004, permettent ainsi aux collectivités de « confier à un seul et même opérateur privé le financement, la construction, la maintenance et l’exploitation d’un équipement public » (universités, prisons, stades, hôpitaux, etc.) contre des loyers exorbitants étalés sur des décennies. L’obtention de ces contrats fructueux est favorisée par une proximité forte avec les hautes sphères de l’État. Rien de nouveau de ce côté. L’auteur rappelle que la Société générale d’entreprises (SGE), créée en 1908 et dont est en partie issu Vinci, doit ses premiers grands chantiers à l’Empire colonial français puis à la première guerre mondiale, pendant laquelle l’un des fondateurs de l’entreprise, le polytechnicien Louis Loucheur, est nommé ministre de l’Armement (il deviendra celui de la Reconstitution industrielle en 1918). Aujourd’hui encore, de nombreux/euses cadres dirigeant·e·s du groupe sont d’ancien·ne·s élèves X-Ponts et ont occupé des postes de haut·e·s fonctionnaires dans des ministères-clés avant de « pantoufler » dans le privé. Un texte court, limpide et percutant pour comprendre les logiques du capitalisme d’État – version française…

Notes

[1Reconnu comme maladie professionnelle provoquée par l’émanation des fumées toxiques du bitume issu des fonds de cuve de raffinage.