Les Sanctuaires de l’abîme. Chronique du désastre de Fukushima

, par Philippe Godard

Les Sanctuaires de l’abîme. Chronique du désastre de Fukushima
Nadine et Thierry Ribault
éditions de l’Encyclopédie des Nuisances
2012, 135 pages, 15 €

Un an après Fukushima, il est temps d’en tirer des bilans circonstanciés et approfondis. Celui que proposent Nadine et Thierry Ribault s’appuie sur plusieurs types de sources, officielles ou militantes, en français ou en japonais, sur leurs propres connaissances du Japon, pays où il et elle résidaient en 2011, et sur le travail remarquable d’un de leurs amis japonais, Wataru Iwata. Celui-ci habitait Tokyo et se réfugia chez eux, à Kyoto, au moment de la catastrophe, avant de décider de partir dans la zone de Fukushima pour y aider les habitant·e·s en détresse, les informer, mesurer la radioactivité, etc. Là, il a pu juger de l’ampleur du désastre, car le mot n’est pas trop fort. Et le désastre ne se limite pas à des aspects politiques : la catastrophe nucléaire est également éthique. Elle implique le triomphe du mensonge – les victimes finissent par n’avoir d’autre solution que d’accepter le discours du Pouvoir puisqu’il n’y a rien d’autre à quoi se raccrocher – et leur soumission obligée aux premiers sauveurs venus, en l’occurrence les mafieux japonais, les yakuza.

Ce livre n’est cependant pas qu’un témoignage. Il analyse la terreur nucléaire sous tous ses aspects, depuis l’incapacité du gouvernement à mettre en œuvre des mesures d’aide minimales jusqu’à ses mensonges pour cacher son impéritie. Le rôle des yakuza et des responsables locaux, des simples citoyen·ne·s, des menteurs officiels d’État comme des militant·e·s antinucléaires, tout cela est passé au crible de la critique et donne une vision du Japon qui n’a rien à voir avec la version officielle propagée ici par l’ASN, Areva ou l’État. Comme le serait tout pays touché par une catastrophe d’une telle ampleur, le Japon n’était pas en mesure de l’affronter. Aucun pays ne le sera jamais. Par exemple, peut-on envisager sérieusement d’ôter des milliers de kilomètres cubes de terre de la surface du sol pour retrouver une terre non radioactive, comme le proposent certains ? Pour la déposer où ? Et pour trouver quoi sous ce sol ? De la roche ?

Tout se passe comme si, face à un désastre impensé, n’importe quelle solution semblait d’un coup crédible. Le livre montre bien cette démesure nucléaire, qui est l’un des aspects les plus oppressants, car face à l’énormité de l’accident et de ses conséquences, il est bien évident que les humain·e·s, les simples humain·e·s, ne sont plus que de dérisoires fétus de paille, ballottés çà et là, au propre et au figuré : on leur ment comme on veut et on les déplace, les déporte. On les stigmatise selon les besoins du moment : aujourd’hui au Japon, être un·e rescapé·e de Fukushima est une tache qui entraine le rejet par la peur de la contamination radioactive – un comble !

En dernière analyse, ce livre est un formidable plaidoyer pour une sortie immédiate du nucléaire. Il n’y a aucune autre solution, à moins d’espérer que, jamais, un autre Fukushima ne se produise… Le lobby nucléaire avait déjà tenté de nous le faire croire après Tchernobyl, mais le mensonge peut-il encore fonctionner ? Il paraît que c’était la faute aux Soviétiques et à leur « mauvaise » science… Mais au Japon ? Même dans le pays du monde le plus organisé, le nucléaire ne peut pas être dominé. Ne le sera jamais.