Les agriculteurs conventionnels actuels seront-ils les bio de demain ?

, par Jacques Caplat

Le panais dans la mare

Alors que les consommateurs recherchent de plus en plus d’aliments biologiques, alors que les conséquences sanitaires, environnementales et sociales de l’agriculture « conventionnelle » deviennent irréfutables, l’agriculture biologique peine à se développer en France. L’une des raisons de ce retard tient à la grande méconnaissance de ce qu’est l’agriculture biologique, objet de fantasmes et de malentendus. Si cette méconnaissance est regrettable lorsqu’il s’agit des citoyens, elle devient dramatique lorsqu’il s’agit des agriculteurs. Or, ce sont bien les agriculteurs qu’il faut convaincre d’une part, et accompagner vers de nouvelles pratiques d’autre part.

La plupart des agriculteurs, mais également des conseillers agricoles et des chercheurs, croient que l’agriculture bio est une agriculture « sans chimie ». Cette formule comporte un sous-entendu rarement explicité : celui que le mot « agriculture » désignerait un ensemble de pratiques universel, auquel nous pourrions soit ajouter des produits chimiques soit ne pas en ajouter. Cette erreur est la matrice de tous les dénigrements et de tous les fantasmes vis-à-vis de la bio.

L’agriculture conventionnelle est basée sur un choix discutable qui n’a rien d’universel, celui des cultures pures (une seule plante par parcelle). Elle s’appuie sur des variétés végétales et des races animales issues d’une sélection standardisée et centralisée, sans coévolution avec les milieux naturels. Elle vise à réduire la main d’œuvre en la remplaçant par des machines. Ces choix ne définissent certainement pas l’agriculture en général, mais une agriculture particulière ! Lui retirer les produits chimiques de synthèse n’en fait qu’une agriculture « conventionnelle sans chimie », qui ne nourrira pas le monde et ne sera pas pérenne sur le plan agronomique, même si elle permet au moins de réduire la destruction de l’environnement.

L’agriculture biologique, au sens de ses fondateurs et des pratiques réelles de millions de paysans, est avant tout une démarche agronomique très moderne et très performante. Elle consiste à créer un « organisme agricole » qui met en lien l’écosystème (sol, haies, arbres, points d’eau...), l’agrosystème (plantes cultivées et animaux domestiques) et les humains (force de travail, savoirs, besoins, envies). C’est l’application à l’agriculture de la révolution systémique qui a traversé les sciences au XXe siècle. La suppression de la chimie de synthèse n’est qu’un moyen pour construire un agroécosystème cohérent, ce n’est absolument pas un but en soi ni une définition. La bio s’appuie sur des cultures associées (plusieurs plantes par parcelle), des variétés et races adaptées au milieu et évolutives, la valorisation de la main-d’œuvre et le respect de la physiologie animale.

Je cherche d’abord à montrer aux paysans qu’un choix est bien possible : l’agriculture biologique est une autre agriculture, bien plus conforme aux fondamentaux de l’agronomie ; elle est extrêmement performante à l’échelle mondiale et peut nourrir douze milliards d’humains sans défricher un seul hectare supplémentaire. Mais il reste ensuite à aider ces paysans à évoluer !

La transition vers l’agriculture biologique ne se fait pas en un jour. Plus les fermes considérées sont industrielles, surmécanisées et incohérentes sur le plan environnemental, plus leur transformation prendra du temps. En outre, la bio fait face à des distorsions de concurrence terribles (règlements sur les semences qui empêchent d’utiliser des variétés adaptables et évolutives, coût de la main-d’œuvre qui relève de choix fiscaux dépassés, non-intégration du coût des pollutions dans le prix des produits) et elle doit encore inventer des techniques de cultures associées. Nous devons donc à la fois exiger un changement du cadre des politiques agricoles, et proposer aux agriculteurs des évolutions progressives. Chaque citoyen peut agir pour aider les paysans à changer leurs pratiques et pour aider l’installation de paysans biologiques. Mais la seule consommation ne suffit pas : l’agriculture résulte d’abord des décisions de ceux qui la font.

 

Jacques Caplat est l’auteur de Changeons d’agriculture. Réussir la transition , Actes Sud, 2014, 160 pages, 17 euros.