Les femmes peuvent-elles écrire de la « nature writing » ?

, par Aude Vidal

Les femmes peuvent-elles écrire de la « nature writing » ?
Une collection des éditions Gallmeister

Terry Tempest Williams, Refuge [1991], 2012
David Vann, Désolations , 2011, et Sukkwan Island , 2010
Edward Abbey, Désert solitaire [1971], 2010
Trevanian, La Sanction [1972], 2007

A lire certains romans publiés par l’éditeur français Gallmeister, on est tenté de comprendre la nature writing [1] , écriture nord-américaine des grands espaces, dont les grands noms demeurent Henry David Thoreau ou Ralph Waldo Emerson , comme une littérature « pour nous, les hommes ».

Chez Trevanian , aucune femme qui ne soit jugée par le protagoniste à travers un critère unique : employées ou non à d’autres desseins, qu’elles l’aient demandé ou non, elles sont avant tout (ou ne sont pas, ce qui leur est aussi reproché) des objets au service du plaisir des hommes, soit, dans le délicat vocabulaire de ce polar, « utilisables » ou non. Symptôme de la perversion du personnage principal, sociopathe et tueur à gages ? Plutôt celle de l’auteur, car jamais Hemlock ne blague sur le nom de sa voisine Cherry, jeune femme adulte très avide de se débarrasser de sa virginité ( cherry en anglais argotique). L’élégant jeu de mot et la misogynie qui se dégagent du bouquin peuvent être mis au crédit de cet auteur mystérieux...

Edward Abbey , dans ses souvenirs de garde de parc naturel Désert solitaire , ne présente la moitié de l’humanité que sur le mode de la généralité (le ranger devra entre autres compétences savoir « rassurer une jeune femme effrayée par l’orage »), souvent associée au mode de vie industriel (« la routine domestique (même vieille femme tous les soirs) »), au point de reprendre pour le décrire l’expression de « syphilisation » ou civilisation urbaine, autoritaire et violente, aux « délices polyscélérats » et vaguement teintée des péchés de l’éternel féminin. Les écoféministes ont dû apprécier, alors qu’ Abbey fait lui aussi de la soif de profit et du désir de domination les racines profondes du saccage de la Terre, que son mépris des femmes lui ait laissé ignorer leur rôle plutôt positif de défense du milieu et d’un mode de vie moins prédateur. Abbey n’est certainement pas un grand théoricien, et pour lui « la » femme est surtout une belle blonde comme l’héroïne du Gang de la clef à molette ([1975], Gallmeister, 2006), dont le rôle serait de l’accompagner en rando et de se laisser transférer docilement d’un amant à l’autre, aussi peu ragoûtants soient-ils tous. La faute à un mauvais régime ultra-carné et industriel de corned-beef et bacon aux œufs ? Un séjour dans le potager de Barbara Kingsolver ( Un jardin dans les Appalaches , Rivages poche, 2009) lui aurait été plus profitable...

Abbey , comme Trevanian , nous écrit d’une époque révolue, où les écolos radicaux/ales pouvaient se gaver de viande en batterie et de voyages aéroportés. L’époque aussi de la « libéralisation sexuelle ». Gallmeister fait certainement œuvre utile en rééditant ces bouquins-culte, mais les femmes ont de quoi faire la grimace, d’autant plus quand elles voient que dans son catalogue maintenant bien épais figurent peu de femmes : Kathleen Dean Moore , auteure d’un Petit traité de philosophie naturelle , et désormais Terry Temple Williams , dont paraît cette année Refuge [1991]. L’ornithologue tient un journal dont les crues du Grand Lac Salé et les noms des espèces d’oiseaux les plus fréquentes sur ses abords rythment les chapitres. La nature est accueillante à toute solitude et, comme les héros misanthropes d’Abbey, les femmes de la famille Temple apprécient de s’y retrouver, seules, en couple ou entre femmes. Vue par Terry Temple et son inspiration écoféministe, elle est aussi un lien entre ceux et celles qui l’habitent : « si vous êtes proche de la nature, vous êtes proche des gens ». Femmes en ligne directe avec la nature, ou à son image (« les dunes sont féminines, avec leurs courbes sensuelles »), au service de la famille ou de la communauté, ces rôles mis en valeur par Kingsolver ou Temple, deux auteures engagées pour la cause des femmes, peuvent cependant ressembler au versant ensoleillé de visions traditionnelles et sclérosantes de la féminité.

D’inspiration écoféministe ou non, il existe une écriture féminine de la nature, et on peut regretter qu’elle soit peu traduite ici. Annie Proulx n’a certes plus besoin d’aide pour toucher le lectorat francophone, mais signalons à quel point Gretel Ehrlich , auteure de La Consolation des grands espaces (10/18, 2006), est rare en français, alors qu’elle a reçu en 2010 le prix Henry David Thoreau qui récompense les meilleur∙e∙s écrivain∙e∙s de nature writing . Hommes ou femmes.

On doit donc apprécier ces auteur∙e∙s qui nous font entendre des voix des deux genres. Dans son premier roman, Sukkwan Island , le quadragénaire David Vann reprenait le thème de la transmission père-fils : un père entraîne son fils de treize ans dans l’idée un peu folle de passer un an sur une île en Alaska, façon « tu seras un homme, mon fils ». L’homme retrouve sa perfection au masculin en se nourrissant de protéines animales dans les grandes étendues sauvages du continent nord-américain. Mais, à la différence de beaucoup des héros bourrus de chez Gallmeister, amateurs de chasse, pêche et marche dans la wilderness qui ne dédaignent pourtant pas profiter irrégulièrement de la chaleur de foyers entretenus par des femmes, ce père-ci est un pauvre type, présenté comme tel. Assez patriarche pour imposer sa volonté à sa famille, pas assez pour la protéger du froid et de la faim. Inaccompli, hésitant, il se rêve en pionnier sans en avoir seulement le bagage de base. Nos héros passeront-ils l’hiver ?

Même type de protagoniste dans le livre suivant, Désolations . Sauf que la cabane, il faudra la construire en débarquant en plein automne : un autre père contraint son épouse à l’accompagner dans son rêve insulaire et hivernal. Elle craint d’être délaissée, il souhaite la quitter, ce n’est même pas la dernière chance de ce couple vieillissant. David Vann nous fait entrer avec un regard également aigu dans le psychisme de ses deux personnages, les frustrations de cet homme et les angoisses de cette femme, c’est aussi cet universel qu’on recherche en ouvrant un livre.

Notes

[1C’est le nom de l’une des deux collections qu’il dirige. La seconde, dédiée à la littérature noire, étant aussi très « nature ».