Les générations futures, ces gosses de riches !

, par Aurélien Boutaud

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Les économistes dominants ont parfois de drôles d’idées. Prenez le cas des générations futures, par exemple. Pour un écologiste, cela va sans dire : la solidarité avec les générations futures suppose de protéger la nature afin de léguer un cadre de vie décent à nos descendants. Mais pour un économiste néoclassique, il est hors de question de remettre en cause la mise à sac de la nature. Même au nom d’une quelconque solidarité intergénérationnelle.

Lorsque la question des générations futures s’est imposée dans les débats internationaux, les économistes dominants ont donc dû opérer une première pirouette qui a consisté à recycler quelques vieilles théories issues de l’économie des ressources naturelles. Parmi celles-ci, la plus connue est sans doute la « substituabilité du capital naturel » ( sic ). Déjà évoquée dans ces colonnes (1), cette hypothèse affirme qu’il suffit de remplacer le capital naturel dégradé ou épuisé par du capital artificiel... et le tour est joué ! Évidemment, une telle hypothèse suppose des ruptures technologiques radicales afin de reporter la consommation d’une ressource en voie d’épuisement sur une autre supposée plus abondante. Par exemple, si l’investissement technologique vous permet d’exploiter les gaz et les pétroles non conventionnels (gaz de schiste, sables bitumineux, etc.), alors la « magie » de la substitution opère : la production d’énergie peut continuer de croître malgré le déclin des énergies fossiles conventionnelles ! Ainsi, grâce à la substitution, la destruction des ressources devient compatible avec le principe de solidarité intergénérationnelle. CQFD.

Mais les économistes dominants n’en sont pas restés là. Lorsque, à force d’injecter des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, l’enjeu du changement climatique est venu s’ajouter à celui de l’épuisement des ressources, il leur a bien fallu trouver une manière de légitimer cette dégradation irréversible des conditions de vie sur Terre. Afin de faire entrer le réchauffement climatique dans les modèles économiques, les théoriciens ont alors procédé à l’un de leurs exercices favoris : donner un prix à la nature... et à ses dégradations. Et c’est ainsi que, à partir des années 1990, une abondante littérature sur le coût du changement climatique s’est développée. Les théoriciens se sont alors rapidement trouvés confrontés à un problème de taille : si la génération présente décide de réduire son impact sur l’environnement, cela risque de nuire à son bien-être… Dès lors, se pose cette question centrale : comment arbitrer entre le bien-être des générations présentes et celui des générations futures ?

Et c’est là que les néoclassiques ont frappé fort, en incluant de facto dans leurs équations un taux d’actualisation qui donne la priorité aux générations présentes (2). Pourquoi ? Eh bien… on ne sait pas vraiment. Car la littérature économique est étonnamment discrète sur les raisons éthiques qui ont mené à un tel choix. Tout au plus, on devine derrière les équations des néoclassiques un raisonnement qui doit ressembler plus ou moins à cela : « Après tout, puisque la croissance est supposée infinie (re- sic ), cela signifie que nos descendants seront plus riches que nous… et donc, ce sont eux qui doivent être solidaires à notre égard. »

Avouez que vous n’y aviez pas pensé, n’est-ce pas ? Mais les économistes néoclassiques, eux, y ont pensé. Et grâce à cette nouvelle hypothèse cachée dans les taux d’actualisation, ils ont alors pu « démontrer » exactement ce qu’ils voulaient : à savoir que le coût de la protection du climat était supérieur à celui de sa dégradation. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur cette littérature iconoclaste que George W. Bush a légitimé le retrait des États-Unis du protocole de Kyoto au début des années 2000. Autant le dire : avec de telles hypothèses, les membres des générations futures n’ont pas de soucis à se faire ! D’ailleurs, il ne manquerait plus qu’ils viennent se plaindre, tiens… ces gosses de riches !

(1) Aurélien Boutaud, « La croissance rend-elle fou ? », L’An 02 , n°4, été 2013.
(2) Sur la question des taux d’actualisation, voir par exemple : Olivier Godard, « Le Rapport Stern sur l’économie du changement climatique était-il une manipulation grossière de la méthodologie économique ? », in Revue d’économie politique , n°4/2007 (Vol. 117) , p. 475-506.