Les murs de Berlin

, par Aude Vidal

Pour certain·e·s c’est la faute aux hipsters, ces classes « créatives » mondialisées, relativement aisées (si l’on compare à une famille ouvrière d’origine turque) et qui peuvent décider d’un jour à l’autre de quitter Melbourne ou New York pour Berlin, « paradis hédoniste où la bière est moins chère que l’eau, les drogues faciles à se procurer et la meilleure musique techno du monde accessible chaque nuit de la semaine » (1). Pour d’autres c’est la faute aux Souabes et autres Bavarois·es, cadres des régions riches du sud dont les entreprises ont enfin tourné leur attention vers la capitale et qui l’ont investie avec leurs costumes bien coupés, leurs attaché cases et leurs Land Rovers.

On ne sait pas qui blâmer pour le prix des loyers qui ne cessent de grimper (2), mais toujours est-il que c’est à Berlin un sujet plus important que le temps qu’il fait (gris l’hiver). Il ajoute à la précarité des Berlinois·es et change le visage de leurs quartiers, toujours plus vite depuis 2005. Aucune manifestation sur des thématiques sociales ne peut faire l’impasse dessus, et toutes les organisations progressistes offrent soutien et conseils aux locataires expulsables ou confronté·e·s à des hausses de loyers. A chaque rentrée, quand des milliers d’étudiant·e·s partent à la chasse à la coloc’, les syndicats préparent des journées d’action avec manifestations, prises à partie des politiques et surtout nombre d’ateliers pour tâcher de comprendre ce qui se passe dans cette ville. Car ce qui se passe à Berlin rappelle bien quelques grandes tendances européennes ou mondiales, mais à contre-temps ou beaucoup trop vite, et mobilise des explications ancrées dans l’histoire locale...

La fin d’une époque

La guerre froide a peut-être été émaillée de nombreux conflits exotiques et violents, mais son front le plus emblématique est resté à Berlin, dans un face à face entre les deux grandes puissances : blocus de Berlin par les Soviétiques dans l’immédiat après-guerre, pont aérien mené par les Américains qui ont acheminé par air jusqu’aux matériaux de construction dont la ville avait besoin pour renaître, érection du mur en août 1961, etc. Berlin était devenue un symbole, impossible à lâcher et sur lequel le monde avait les yeux rivés.

C’est cette grande histoire qui se lit dans les difficultés budgétaires plus prosaïques que connaît la ville aujourd’hui. En 1994, l’économie berlinoise s’est effondrée, à l’Est parce qu’elle tenait aux structures politiques de la RDA, à l’Ouest parce que les subventions qui la soutenaient se sont taries. L’ancienne capitale prussienne, même appelée à être celle de l’Allemagne réunifiée, alors qu’elle est déjà peu dense en 1989 (3), se dépeuple en continu tout au long des années 1990. Longtemps vitrine sous perfusion, avec la gabegie au mieux, au pire la corruption qu’entraînent des flux de crédits ininterrompus, elle a connu au tournant du siècle un scandale financier qui a éclaboussé les autorités municipales et fait apparaître un déficit catastrophique. Berlin fait depuis plus de dix ans, bien avant la crise financière de 2008, l’expérience de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’urbanisme d’austérité » à base de privatisation du patrimoine municipal et de désinvestissement des logements sociaux.

Pauvre mais...

Le maire Klaus Wowereit ironise alors sur les difficultés de la ville : Berlin est « pauvre mais sexy » (arm aber sexy). Ses quartiers en déshérence et ses loyers bon marché peuvent être des atouts si elle se positionne sur ce segment bien particulier de ville « créative », puisqu’elle attire déjà des artistes désargenté·e·s et des squatteurs/ses des quatre coins de l’Europe et du monde. Berlin devient galerie à ciel ouvert pour les artistes de street art, jusqu’à ce que celui-ci se mette au service du marketing urbain de la ville, qui en fait un argument de son développement touristique. Et ça marche, elle est (enfin !) la troisième ville la plus visitée d’Europe. Les arrivant·e·s bohèmes des années 1960 (Berlin ouest était le seul territoire de la RFA qui ne pratiquait pas la conscription, autant dire un aimant à hippies) puis post-1989 ont ouvert la voie à des populations tout aussi « créatives » mais plus aisées. Neukölln, le quartier turc du sud-est, de coupe-gorge symbole de tous les « échecs » du multikulti (multiculturalisme ou coexistence des différences culturelles), devient en quelques années le nouveau quartier à la mode. « Les 400 euros que coûtent une chambre en colocation à Kreuzberg ou Neukölln peuvent apparaître bon marché [en comparaison avec les prix new-yorkais] mais comparé au revenu moyen de 850 euros que l’on constate à Neukölln, cela ne laisse qu’une centaine d’euros par semaine pour toutes les autres dépenses », avertit le sociologue Andrej Holm, de la Humboldt Universität.

Un marché dérégulé

Il ne faut pourtant pas s’arrêter à l’explication d’un conflit d’usage entre classes sociales, exacerbé par la montée des inégalités et la concentration des richesses au niveau mondial et arbitré par le marché. Holm dessine une typologie des figures de l’embourgeoisement berlinois, qui obéissent à des logiques de quartier, mais aussi réglementaires et économiques. D’un côté Kreuzberg puis Neukölln, de l’autre Prenzlauerberg et Mitte (le centre, ici plus précisément le nord-est du centre), deux quartiers anciennement à l’est du mur et qui sont désormais peuplés sans trop d’ambiguïté de classes moyennes supérieures. La logique qui s’est déployée ici, c’est celle de la rénovation urbaine. Les rénovations d’immeubles et les nouvelles constructions ont créé un parc immobilier de qualité, quand ce n’est pas luxueux, à des prix inabordables. 80 % des habitant·e·s présent·e·s en 1989 ont dû quitter le quartier, chassé·e·s par l’augmentation des loyers.

La plupart des habitant·e·s de Berlin sont locataires, ce qui les rend sensibles à des arbitrages toujours en leur défaveur : la hausse des prix annuelle est « encadrée » par une moyenne des prix du marché, autant dire qu’elle est presque dérégulée. Quant aux nouveaux contrats, ils sont à la discrétion des propriétaires, lesquels ne sont structurellement pas des habitant·e·s mais des investisseurs, particuliers ou entreprises. Les locataires bénéficiaires du chômage peuvent se voir imposer un déménagement dès que leur loyer, pris en charge par l’organisme payeur, devient trop cher. Il faudra quitter le quartier, les relations qu’on s’y était faites alors qu’on n’a plus que ça, pour aller vivre toujours plus loin. Car les Berlinois·es de cinquante ans sans emploi n’ont pas entamé de conversion pour aller bosser dans les start-ups et le chômage est ici plus élevé que la moyenne allemande. Pauvre mais sexy, Berlin reste aussi pauvre qu’avant de s’être livrée à tous les appétits.

« The uneven development of Berlin’s housing provision », Sabina Uffer, thèse de philosophie, London School of Economics and Political Science (LSE), 2011.
« Sacking Berlin. How hipsters, expats, yummies, and smartphones ruined a city », Quinn Slobodian and Michelle Sterling, The Baffler n° 23, 2013.
The Berlin Reader. A Compendium on Urban Change and Activism, Matthias Bernt, Britta Grell, Andrej Holm (éd.), Transcript Verlag, Bielefeld, 2013.

(1) Robert F. Coleman, « In Berlin you never have to stop », The New York Times, 23 novembre 2012.
(2) Les prix, en 2013 autour de 7-8 euros le mètre carré, restent inférieurs de 40 % environ à ceux pratiqués dans les autres grandes villes allemandes, et sans commune mesure avec ceux de Paris ou Londres, mais augmentent d’environ 10 % par an.
(3) S’étendant sur une surface un peu supérieure à celle de Paris et de sa petite couronne (le Moyen Paris ?), Berlin a une densité et un PIB par habitant·e moitié moindre.

Le paradis des squats ?

Il suffisait jadis à l’Est de signaler aux autorités qu’on habitait un logement pour avoir le droit de l’occuper : la pénurie concernait les logements habitables, et toutes les bonnes volontés étaient bienvenues pour restaurer ou entretenir des appartements. Suite aux bouleversements de 1989, au gel des projets immobiliers menés par la RDA, à l’imbroglio pour retrouver les propriétaires en titre, en particulier quand ils avaient été déportés cinquante ans plus tôt, l’est de Berlin était devenu l’eldorado des squatteurs/ses.
Les squats à Berlin aujourd’hui ? De l’histoire ancienne, selon Michael, qui paye désormais 5 euros/m2 pour habiter l’appartement qu’il squattait dans Friedrichshain au début des années 90. Il ne reste plus aujourd’hui un seul squat à Berlin, tous ayant été contractualisés. Heidi, qui paye 3,50 euros/m2 à Prenzlauerberg-Mitte, n’est pas pour autant assurée de la pérennité de sa maison, qui est aussi un squat d’activités et accueille le mercredi et le week-end des projections ou des concerts, ainsi que les fameuses VoKü ou cuisines populaires. Un par un, ils sont menacés d’éviction. « Wir bleiben alle », nous resterons tou·te·s, dit-on ici, mais rien n’est moins sûr.
En attendant, Heidi anime avec d’autres squatteurs et des locataires de moins en moins nombreux/ses comme Tiger, aujourd’hui expulsable, le comité de quartier qui lutte contre la hausse des loyers. Lequel organise des projections de films pour comprendre les tensions urbaines, à Berlin ou São Paolo, des visites du quartier pour donner à voir les changements, sans oublier des actions de soutien quand les habitant·e·s les plus pauvres se font expulser.