« Libération animale » et veganisme : au service de quelles transformations sociales ?

, par Jocelyne Porcher

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Les défenseurs des animaux et prosélytes du veganisme (mode de vie sans consommation de produits d’origine animale) le clament dans tous les médias : l’alimentation carnée est le crime contemporain absolu et l’élevage la racine de toutes les barbaries. C’est pourquoi ils promeuvent une « agriculture sans élevage » au service d’une société enfin libérée et pacifiée.

L’horizon que dessinent les bons sentiments des un-e-s et la philosophie hors-sol des autres est pourtant très sordide. Car que s’agit-il de faire au juste, au nom des animaux, de la « planète », de notre santé ? De ne plus manger de viandes et de consommer uniquement des végétaux ? Et tout irait bien ? Il semblerait que cette politique morale nous conduise bien au contraire à un monde encore plus désastreux que celui dont nous désirons sortir. Car, en réalité, à qui profitent ces orientations ?

Pour le comprendre, rappelons tout d’abord que l’éducation morale des populations vis-à-vis des animaux de la part des intellectuels (1) n’est pas nouvelle. Elle est à l’origine des premières lois de protection des animaux au XIXe siècle (2). Les bourgeois n’aiment pas voir souffrir les animaux et n’ont de cesse d’éduquer le menu peuple brutal et ignorant. C’est ainsi que scientifiques et intellectuels de tout genre, aujourd’hui comme hier, apprennent aux paysans ce qu’est un animal et quelle morale de relations est acceptable ou non. Que les paysans eux-mêmes depuis des siècles aient donné un sens moral à leurs relations aux animaux ne les intéresse pas. Et la construction de la « question animale » renvoie à des rapports de classe qu’il serait très regrettable d’ignorer. Les rapports d’exploitation n’opposent pas des oppresseurs (les humains) à des opprimés (les animaux) – comme le prétendent certains intellectuels – mais bien des bourgeois à des prolétaires, que ceux-ci soient des humains ou des animaux. Et l’intérêt des un-e-s et des autres n’est pas vraiment le même.

Qui a intérêt à ce que l’élevage disparaisse ? En tout premier lieu les multinationales de l’agroalimentaire et des biotechnologies. Google, McDonald’s et de généreux donateurs anonymes soutiennent la recherche sur la viande in vitro ; la fondation Bill Gates appuie Beyond Meat , un projet de substituts de viande sans animal, essentiellement à base de soja ; Cargill a développé un fromage sans lait, que l’on retrouvera dans les pizzas industrielles. Car ce qui change fondamentalement la donne si on « libère » les animaux (de facto si on les condamne à disparaître), c’est que ce qui était de l’ordre du bien commun (l’élevage, la relation aux animaux, la nourriture produite par les paysan-ne-s) devient un bien privé breveté. La production de protéines animales va sortir du monde agricole pour entrer dans celui des industriels comme n’importe quel autre produit, comme c’était du reste l’objectif des premiers zootechniciens, sauf que cela se fera sans les animaux.

Une des failles importantes de la pensée des « libérateurs » des animaux est qu’elle ne tient pas compte du monde réel. Ni du monde réel qui construit la relation entre humains et animaux et articule vie et mort dans la complexité de nos liens, ni du monde réel politique (la société capitaliste) dans lequel l’alpha et l’oméga de toutes choses est le profit et non le bien-être de qui que ce soit. Comment penser un seul instant que les animaux puissent être libres, respectés, acquérir des droits… dans un monde où les êtres humains sont traités comme des objets ?

C’est pourquoi ré-inventer l’élevage est la véritable option politique pour changer nos relations aux animaux et à nous-mêmes, pour reprendre avec eux la main sur leurs vies et sur la nôtre. Intégrer les animaux dans la construction des rapports sociaux au sein d’une société libérée de l’emprise de la cupidité, de la performance à court terme, de la concurrence de tou-te-s contre tou-te-s est un but beaucoup plus émancipateur que la funeste entreprise de « libération » des animaux qui conduirait à une aliénation accrue et des êtres humains et des animaux. La plupart de nos concitoyen-ne-s veulent vivre avec des animaux et non pas s’en détacher. Attachons-nous mieux, voilà l’enjeu.

 

(1) Voir la récente « pétition des intellectuels » en faveur d’un changement de statut des animaux.

(2) Michelle Julien, Le Cauchemar de Dickens. Naissance des expositions et des refuges , éditions Mongrel, 2012.

(3) Il faut rappeler que le terme « animaux d’élevage » renvoie aux animaux de ferme mais également aux chiens et aux chats qui eux aussi doivent majoritairement la vie à des éleveurs.