Lyon-Turin, les No-TAV tiennent la vallée

, par Mikaël Chambru

Un reportage de Mikaël Chambru

« Nous voulons libérer le territoire et le monde de la haute vitesse, d’un chantier inutile et dévastateur, d’une œuvre pharaonique, fille d’un modèle de développement énergivore et démesuré du vieux monde » . Cela fait maintenant vingt ans que les habitants du Val de Suse luttent contre le projet de nouvelle liaison ferroviaire alpine, via du fret de marchandises et une ligne grande vitesse voyageurs, entre Lyon-Turin, le TAV (treno alta velocità). Né d’abord d’une inquiétude du devenir de leur commune ou de leur maison située sur le tracé, le mouvement No-Tav ne veut aujourd’hui d’un Lyon-Turin ni ici ni ailleurs. « Nous ne voulons plus des transports inutiles de marchandises et du système de production actuel qui l’accompagne. Nous exigeons au contraire la rénovation des voies existantes et la réouvertures des petites gares, pour le bien commun » . En 2005, la population locale était parvenue à faire suspendre pour plusieurs années les chantiers... jusqu’au début de l’année 2011.

Après une manifestation où défilent 50 000 personnes à Suse au printemps, les No-Tav décident, début juin, d’occuper pacifiquement le site archéologique de la Maddalena pour empêcher sa destruction contre les velléités de l’État italien, d’y percer une galerie de reconnaissance nécessaire à la construction du Tav. « Nous l’avons appelé la République libre de la Maddalena, un lieu pour tous les hommes et les femmes libres capables de créer un modèle de vie différent, avant de libérer le reste du monde et de la société » . Le 27 juin, l’État italien décide d’y envoyer 2500 policiers pour les déloger et lancer le début des travaux. « Ils sont arrivés avec d’énormes bulldozers pour balayer notre résistance passive. Ils nous ont encerclé·e·s et nous ont aspergé·e·s de gaz lacrymogènes avant de nous poursuivre dans la montagne et dans la forêt. C’était un véritable acte de guerre brutal et anti-démocratique »

. En moins d’une semaine, les No-Tav mettent sur pied une manifestation pour tenter de reprendre d’assaut le site. 70 000 personnes sont au rendez-vous le 3 juillet au matin. « Eux, ils ont les matraques et les armes chimiques, nous, nous avons le nombre. Nous allons le libérer par notre présence. Nous allons devoir être plus fort·e·s qu’eux ».

Local blocks contre carabinieri

A peine les No-Tav arrivent-ils et elles aux clôtures que les grenades lacrymogènes se mettent à pleuvoir. Il en vient de partout. A gauche, à droite, devant et derrière nous. Certaines sont tirées à hauteur d’homme. De l’eau irritante est lancée depuis les cannons à eau. « Nous avons été intoxiqué·e·s il y a une semaine par les gaz des policiers, alors aujourd’hui nous avons décidé de nous protéger. C’est pour cela que nous, les habitant·e·s de la vallée, nous avons tou·te·s des casques et des masques ». Les affrontements sont très violents. Les carabinieri lancent également des pierres sur les No-Tav. « Nous avons l’habitude ici, il ne faut pas s’inquiéter. On ne va rien lâcher, nous allons continuer à aller aux clôtures et à mettre la pression ». Cela va durer plusieurs heures. 200 policiers et 233 militant·e·s seront blessé·e·s. « Nous savons qui utilise la violence contre une résistance populaire massive. Nous voulions prendre d’assaut le chantier, nous l’avons fait. Nous avons vaincu ».

Le 8 juillet, les No-Tav remettent cela avec une marche nocturne aux flambeaux, cette fois-ci à Turin. Ils sont encore plusieurs dizaines de milliers pour dénoncer les violences policières. « Tout a été fait par l’État italien pour que la violence éclate et que cela nous décrédibilise. Nous ne l’avons pas choisi, nous l’avons subi et nous nous sommes défendu·e·s. Nous nous voulons simplement la démocratie ». Le 14 juillet, l’État italien dépêche 150 soldats pour protéger le chantier. « Dans ces troupes, beaucoup sont des jeunes calabrais, siciliens et autres mezzogiorni . L’État veut utiliser la crise inter communautaire entre le nord et le sud de l’Italie pour attiser les haines. Mais on va leur parler, comme à nos fils et à nos frères, pour les inciter à prendre conscience de la justice et du camp que l’on choisit de défendre pour être un humain digne de ce nom » . Cela ne fonctionne pas toujours. Le 24 juillet par exemple, après une chaîne humaine pacifique entourant la zone protégée du chantier, la journée s’est achevée par une pluie de projectiles. «  Ils ont soudainement déversé leur jet d’eau sous pression avec des matières urticantes et leur lots de bombes lacrymogènes sur le camping » . La semaine suivante par contre, 15 000 personnes défilent sans violence

Contre l’envahisseur à grande vitesse

Pendant tout l’été, des campements vont être organisés sur les presidii de Chiomonte, Giaglione et Venaus. C’est là où la résistance s’organise au quotidien. « C’est un mélange de Woodstock – avec ses concerts et ses assemblées populaires – et de camp retranché du Viêt Nam – avec des explosifs et des attaques aux bombes lacrymogènes. Cela donne une ambiance assez irréelle ! » . Ici, tous les moyens sont bon pour défier l’État italien et mettre des bâtons dans les roues de l’envahisseur à grande vitesse. Les heurts avec la police sont quasi quotidiens, intenses et assumés collectivement. Le 29 juillet, les No-Tav saisissent le tribunal administratif régional du Piémont pour réclamer la suspension de l’occupation du site de la Maddalena. « C’est une mesure autoritaire totalement illégale qui empêche par voie de fait le droit constitutionnel de tout·e citoyen·ne de manifester et de circuler sur cette partie du territoire public ». Mi-août, les carabinieri , las du harcèlement quotidien des No-Tav, attaquent la Baita pour les déloger. « Malgré les pluies de gaz lacrymogènes, nous avons repoussé leurs assauts » . Fin août, ils sont plus d’un millier à devenir co-propriétaires, pour 15 euro chacun, d’une parcelle de vignes de 1500 m2, à l’endroit précis où est prévue la sortie du tunnel de base. « Si l’État veut débuter les travaux, il devra exproprier les 1500 co-propriétaires, ce qui est plus compliqué qu’avec une seule personne ».

Au même moment, les No-Tav organisent le premier forum thématique contre les grands projets inutiles, initié dans le cadre de la Charte d’Hendaye. « Nous souhaitons mutualiser nos expériences de lutte contre ces grandes infrastructures, planifiées sans consultation de la population et servant en priorité les intérêts des grandes entreprises privées, des financiers et de beaucoup de politiciens à leur service » . Quelques jours plus tard, des centaines de personnes vont parvenir, à plusieurs reprises, à envahir pacifiquement les vignes de la Maddalena jusqu’alors occupées par les carabinieri pour protéger le chantier. « C’est le plus gros vignoble de la vallée et on ne va pas pouvoir faire correctement les vendanges. Une grosse partie de la récolte va pourrir sur les pieds. Ave, le Tav, c’est toute l’économie locale qui est prise en otage ». Le début d’une résistance européenne contre les grandes projets inutiles . « Bien sûr la colère monte, la rage même. Car devant cette armée, nous nous sentons vraiment impuissant·e·s. Notre seul recours, la parole et la créativité » .