Ma mairie est-elle devenue gauchiste ?

, par Lou Falabrac

altercapitalismeQuand les élites vantent l’autonomie

Quand l’institution utilise le langage des gauchistes, et les gauchistes celui de l’institution, il y a comme un problème. Récit d’une expérience étrange, entre deux univers que tout semblait pourtant opposer.

Il y a dans la vie des coïncidences bizarres, auxquelles il est tentant d’attribuer un sens. Depuis quelque temps maintenant, je suis cadre de la fonction publique, nommé à la ville de Paris – administrée par le Parti socialiste depuis 2001. Ce statut implique entre autres de participer à l’« Université des cadres », qui se tient une fois par mois et qui est ouverte à tous les cadres de l’administration parisienne, « quels que soient leur direction, leur profil, ou le type de poste occupé ». Ces séances de trois heures voient des intervenant·e·s, issu·e·s la plupart du temps de l’université, exposer des considérations sociologiques, urbanistiques, politiques ou techniques, liées à la gestion de la capitale d’une part, aux problématiques de « management » d’autre part, tout cela devant un public assez nourri. D’après la direction des ressources humaines, le but est de « faciliter l’appropriation des enjeux globaux de la Ville ». Autrement dit, il s’agit de diffuser des idées qui vont dans le sens des objectifs fixés au sommet, afin que ces derniers imprègnent l’esprit de tou·te·s et soient appliqués sur le terrain. Le recours à des expert·e·s a pour fonction de cajoler le cadre lambda, ainsi flatté·e qu’on reconnaisse son capital culturel – hum, pardon : son élévation d’esprit – en lui présentant les derniers résultats de la recherche académique.

Exemples de sujets abordés : « La judiciarisation de la société », « La reconnaissance au travail », « La crise financière », etc. Ce jour-là, le thème annoncé était : « Développer l’autonomie de tou·te·s » (1). L’intervenante, professeure de sociologie dans une université parisienne, commença par faire un rapprochement entre l’idée d’autonomie et celle, anglo-saxonne, d’ agency – qu’elle traduisit par « puissance d’agir par soi-même ». Grosso modo, il s’agissait de montrer qu’il ne sert à rien de dire aux gens « soyez autonomes » pour qu’ils le deviennent. Pour que les gens se mettent à agir de façon indépendante, il faut qu’ils prennent confiance en eux. Et cette confiance ne s’acquiert que par la pratique, à travers laquelle on découvre ce qu’on est capable de faire. Puis elle parla de « savoir-faire » et de « savoir-être », en soulignant que les uns ne peuvent exister sans les autres. Revenant ensuite sur l’idée de « puissance d’agir », notre sociologue multilingue la rapprocha du terme anglo-saxon empowerment , qui qualifie le processus par lequel on accroît son propre pouvoir. Un mot utilisé par les féministes américaines pour décrire le processus qui a présidé à leur engagement dans les années 1970 à 2000, nous dit-elle. Elle explique aussi que, dans « puissance d’agir », le mot « puissance » a deux sens : il s’agit de découvrir les potentialités qu’on recèle en soi, pour les mettre en œuvre et ainsi se sentir plus confiant·e, plus fort·e – donc plus puissant. Bien sûr, cela ne peut pas se faire tout seul : c’est à travers l’échange d’expériences, de connaissances, en s’appuyant les un·e·s sur les autres, qu’on y arrive. L’horizon général de cette savante discussion était finalement : que doit faire le manager pour que les membres de son « équipe » (car on ne dit plus ses « subordonné·e·s ») cessent d’attendre toujours les ordres ou les approbations venus d’en haut, et prennent un peu plus d’initiatives personnelles, voire inventent des solutions originales aux problèmes qu’ils rencontrent ? Et, vis-à-vis des Parisien·ne·s : comment faire pour que ceux-ci se débrouillent de plus en plus par eux-mêmes (2) : pour recharger à domicile, via Internet, leurs cartes de transport ; en bibliothèque, pour rendre leurs livres via des automates de prêt ; pour trier leurs ordures en vue du recyclage ; etc. Autrement dit, quand on n’a plus de fric pour payer des agents de la RATP, des bibliothécaires, des éboueurs : do it yourself !

Il faut que je vous avoue : j’ai un parcours un peu particulier, et malgré mon accession récente aux « classes supérieures », je continue de maintenir un lien avec mes engagements de jeunesse à l’extrême gauche, tendance « anarcho-autonome » comme disait l’autre. Donc le soir même, je me retrouve dans un lieu autogéré de Montreuil, connu pour organiser des débats politiques vachement radicaux. Au programme : « L’autonomie, ça se construit ». Tiens, tiens… ça me rappelle quelque chose. Assis·es tous et toutes en rond, on écoute trois jeunes gars et filles exposer leurs idées. L’autonomie qu’ils défendent, c’est la capacité à agir politiquement à distance des partis, des syndicats, de tout ce qui apparaît comme des formes d’organisation hiérarchisées, bureaucratiques, qui prétendent représenter les intérêts collectifs et ne font que les trahir. Mais plus profondément, nous dit-on, être autonome c’est se rendre indépendant·e, dans la vie quotidienne, de tout ce qui nous relie à la société : le marché, le salariat, la grande industrie. C’est apprendre à produire soi-même tout ce dont on a besoin, nourriture, logement, objets techniques, etc. Bien sûr, ça ne se fait pas tout de suite, ça s’apprend petit à petit. Le capitalisme a colonisé nos savoir-faire et nos savoir-être (hum !), et il faut donc retrouver des manières de vivre différentes. On commence par se réapproprier des savoir-faire rudimentaires, et peu à peu on prend confiance en soi pour s’attaquer à des tâches plus exigeantes. Mais surtout, l’autonomie permet de passer à une forme concrète de communisme : c’est la mise en commun de ces expériences et des ressources dont on dispose qui est le point de jonction entre « savoir-faire » et « savoir-être ». On prend ainsi le pli de l’entraide, de la solidarité, de la vie collective. Et nos ami·e·s de présenter des cas pratiques, d’opposer aux assemblées démocratiques autogérées la capacité d’initiative des minorités radicales, qui n’attendent pas le blanc-seing de la majorité pour agir. Puis on a droit à un éloge de l’esprit « DIY » ( do it yourself ) des punks de jadis, dont les vertus politiques ont été oubliées. Et enfin, surprise, on nous parle des féministes des années 1970 et du concept d’ empowerment , c’est-à-dire le processus par lequel elles ont pris confiance en elles et se sont mises, par exemple, à assurer elles-mêmes les avortements, sans recourir à une médecine institutionnelle complice du patriarcat et de l’industrie pharmaceutique.

Au cours de cette soirée, je me suis demandé comment on avait pu en arriver là : qu’en deux endroits de la société que tout oppose, le même langage soit pratiqué et qu’indépendamment des projets politiques, la même vision de l’autonomie soit partagée. Une autonomie qui consiste à donner aux individus le sens de l’initiative, tout en leur faisant porter la responsabilité de se débrouiller « librement ». Une autonomie perçue aussi comme un processus pragmatique, relevant de l’action au quotidien, et qui permet d’acquérir du pouvoir, d’être de plus en plus efficace. A contre-courant donc de tout ce qu’enseigne la philosophie politique classique (d’Aristote à Castoriadis, pour aller vite)… Laquelle considère l’autonomie comme une liberté incarnée dans la capacité à se poser des règles, ce qui signifie s’interdire des choix pour mieux s’engager dans d’autres, et par conséquent savoir limiter sa puissance. Cette autonomie-là ne se joue pas en-dessous du politique, dans le technique, comme chez nos ami·e·s managers et gauchistes : elle se situe au cœur même du politique, par la mise en débat de ces règles sur la place publique, entre tou·te·s.

Cette substitution de sens qui a eu lieu dans des milieux qui se présentent parfois eux-mêmes comme « autonomes », introduisant en outre un certain nombre de termes issus du management, montre le degré de pénétration de l’idéologie néolibérale dans toutes les têtes. Mais elle a également été rendue possible par de petits faits anodins en apparence. Par exemple, il a fallu que les militant·e·s se mettent à puiser leurs concepts dans la production universitaire – ce qui pose déjà problème. Et il a fallu aussi que la philosophie politique « classique », dont la référence a longtemps été la démocratie directe athénienne, soit remplacée par la philosophie pragmatiste anglo-saxonne (qui utilise notamment les concepts d’ agency et d’ empowerment ), philosophie dont les idéaux politiques s’enracinent plutôt dans la démocratie libérale américaine. De fait, c’est ce qui se passe en France depuis les années 2000, et qui reflète bien les formes de domination culturelle liées au fonctionnement de l’économie-monde : en matière académique, ce sont aujourd’hui les USA qui donnent le « la », et qui fournissent donc les concepts de référence.

Bien sûr, il faudrait faire intervenir beaucoup d’autres facteurs pour expliquer le phénomène auquel j’ai assisté ce jour-là. Quoi qu’il en soit, c’est peut-être sur ce genre de coïncidences suspectes qu’il faudrait se pencher pour dépasser les impasses de l’activisme gauchiste actuel.

(1) La ville de Paris a intégré depuis plusieurs années déjà l’écriture épicène, dite « féminisée ».
(2) Une démarche d’« autonomie » que Marie-Anne Dujarier a plus justement qualifiée de « travail du consommateur », non rémunéré bien sûr. Le Travail du consommateur. De McDo à eBay, comment nous coproduisons ce que nous achetons (2008), La Découverte Poche, 2014.