Main basse sur la forêt de Bornéo

, par Aude Vidal

À Bornéo, la disparition de la forêt tropicale est autant une préoccupation environnementale qu’une question de subsistance pour les populations autochtones. Reportage sur la partie malaisienne de l’île, dans l’état du Sarawak.

« Ils arrivent avec leurs bulldozers, ils s’en fichent : “Nous avons une licence” », se rappelle Jok Jau Evong, figure emblématique de la lutte contre la déforestation depuis les années 1980. Il raconte depuis son bureau où ronronne un ventilateur les premières mobilisations villageoises contre les compagnies d’exploitation du bois venues abattre la forêt, privant les communautés autochtones de leurs droits de propriété, les native customary rights (NCR). De résignées, les populations deviennent de plus en plus combatives, bloquent les routes menant aux sites et formulent parallèlement des recours en justice pour faire valoir leurs droits sur leurs terres. Mais quelles terres ? Comme ici tout est affaire de cartes, Jok dessine un plan sommaire des habitats autochtones, ces longhouses ou maisons communautaires où chaque famille a un appartement mais dont le vestibule est commun et abrite la vie sociale. Il peut y avoir jusqu’à trente « portes » à une même maison. Les peuples Iban, Kayan, Kenyah, Kiput ou Lun Bawang bâtissent leur maisons aux confluences (long) des rivières, de part et d’autre de la frontière entre la Malaisie et l’Indonésie, qui exerce son autorité sur le sud de l’île. Ils ont un pied dans la temuda , les terres qu’ils cultivent (riz, légumes et fruits), et un autre dans le pulau galau , la forêt où ils chassent et cueillent.

En 1958 l’administration britannique a mis sur pied ce système de droits coutumiers des peuples autochtones qui leur accorde la propriété des terres dont ils font usage. Pas seulement les terres cultivées, mais aussi la forêt dont ils tirent le reste de leur subsistance, soit l’ensemble, la pemakai menua . Elles sont propriété individuelle ou collective, mais toujours incessibles à des non-membres de la communauté. Les Britanniques ont initié la mise en cartes du territoire, tracé les limites entre les terres des différents villages, noté les terres tombées en déshérence et obligé chaque village à déclarer un changement de résidence. Les Iban, le peuple majoritaire, se séparent souvent, en raison de la croissance démographique ou de conflits dans la communauté. Les nouveaux groupes doivent chercher le long de la rivière de nouvelles terres pour y construire leur maison, en accord avec leurs voisin·e·s. Et effectuer une déclaration auprès des autorités. Peu à peu, les rivières sont cartographiées et il est entendu que tout ce qui n’est pas utilisé par les différents villages à cette date est propriété de l’État. Les NCR figurent encore, après les indépendances, dans les constitutions fédérale et du Sarawak.

Mais depuis quelques décennies, alors que l’exploitation de la forêt remonte toujours plus en amont des rivières, la définition de ces droits fait l’objet de graves conflits entre les peuples autochtones et l’État, qui considère désormais que seules les terres cultivées leur appartiennent en droit. On en rigole parfois dans les mobilisations : « L’État, lui, on ne lui demande pas de cultiver la terre pour prouver qu’elle est à lui ! » Mais cette disposition est une catastrophe pour le seul peuple de l’île qui n’a jamais cultivé la terre, les chasseurs-cueilleurs Penan, qui ne peuvent à ce titre réclamer aucun droit. Remarquables botanistes mais piètres paysan·ne·s et constructeurs, ils et elles sont sommé·e·s de de sédentariser à mesure que recule la forêt qui a de longue date constitué leur seule ressource.

Résistances cartographiques

Pour faire valoir les NCR sur l’ensemble des terres, les militant·e·s s’attachent dans un premier temps à cartographier le territoire par des enquêtes auprès des habitant·e·s et sur le terrain, à la recherche de traces de peuplement (tombes, arbres fruitiers, etc.) pour prouver l’usage des terres avant 1958, et donc leur propriété. À l’initiative de Jok au milieu des années 1990, le Borneo Project de l’université de Berkeley met à la disposition des communautés locales des moyens matériels et forme des militant·e·s à la cartographie. Le travail de fourmi s’accélère avec le GPS, mais la forêt recule plus vite qu’elle n’est mise en cartes. Une fois les connaissances établies sur les droits de propriété, il faut encore les faire valoir auprès des tribunaux à chaque projet de mise en coupe ou de plantation. Les affaires remontent souvent jusqu’à la capitale fédérale puisque l’état du Sarawak, qui exerce sa compétence sur les ressources naturelles, est juge et partie dans les affaires. Officiellement, les redevances versées à l’état sont insignifiantes, bradées à des compagnies qui sont, selon les allégations des militant·e·s locaux/ales, liées au gouvernement.

Baru Bian, avocat spécialisé dans les NCR, lui-même membre du peuple Lun Bawang, n’est pas le seul à considérer que cet état est « l’un des plus corrompus au monde ». La raison ? Pour lui c’est en premier lieu la naïveté de ses habitant·e·s, qui reconduisent au pouvoir depuis l’indépendance le même parti représentant les intérêts de la minorité malaise. Suite à de nombreuses affaires perdues, et quelques-unes gagnées, il a fini par rejoindre le principal parti d’opposition pour hâter l’alternance et est aujourd’hui membre de l’assemblée de l’état. On pourrait compléter son constat en rappelant la particularité des richesses qui circulent au Sarawak. L’exploitation des ressources naturelles est peu gourmande en main d’œuvre, elle redistribue peu de richesses mais plutôt les concentre, transformant un capital naturel sur lequel vit de manière durable et extensive une population nombreuse en une ressource exploitée d’un coup. Les ressources naturelles, devenues marchandises, sont faciles à échanger sur le marché mondial mais impossibles à renouveler.

Quand la forêt recule

Les années 1990 ont vu la Malaisie faire l’objet de campagnes écologistes mondiales et d’une farouche résistance locale. La déforestation y atteint alors des rythmes sans précédent. Le chief minister de l’état, Taib Mahmud, membre du parti au pouvoir et qui n’abandonnera son mandat qu’en 2014, donne à son arrivée dans les années 1980 le départ à la prédation des ressources naturelles du Sarawak. Dans un premier temps, la forêt est offerte à l’industrie forestière et le pays, de superficie pourtant modeste, devient le deuxième exportateur mondial de bois tropicaux. À la suite de l’exploitation du bois, vient celle du palmier à huile, qui par opposition aux énergies fossiles est souvent qualifiée de durable mais est devenue le nouveau combat des associations locales (avec le programme hydro-électrique SCORE et sa douzaine de barrages). Cette plante originaire d’Afrique fournit en trois récoltes de fruits par an une huile bon marché utilisable dans l’alimentation ou comme carburant. Les forêts privées de leurs plus beaux arbres, puis des moins beaux, sont ensuite défrichées, plus souvent brûlées même si la pratique est interdite. Quand le sol est nu, la culture peut commencer. Dans les plantations, rien d’autre ne peut pousser à la ronde, le palmier prend toute l’eau et exige encore des engrais chimiques. Sale culture, que les grosses compagnies affiliées au Malaysian Palm Oil Council mènent dans les plaines aux terres organiques comme dans les pentes plus minérales, aménageant des terrasses pour ne rien perdre.

La déforestation n’entraîne pas seulement la perte de subsistance des peuples qui y vivent, elle a aussi des répercussions environnementales locales et globales. En l’absence d’arbres, les pluies lessivent les sols et les entraînent dans les ruisseaux et les rivières. Auparavant claires, les eaux se chargent de boue et prennent la couleur orangée caractéristique des sols tropicaux. Les espèces végétales disparaissent, parfois avant même d’avoir été recensées. La faune disparaît ou migre vers des régions moins dégradées. L’orang utan (en malais, l’homme de la forêt) est emblématique des espèces animales dont l’existence même est menacée à Bornéo. Et de poumon de la planète, qui capture du CO2, l’île devient émettrice et contribue à l’effet de serre mondial. Crise d’extinction de la biodiversité, changement climatique… la forêt tropicale est en première ligne sur ces questions.

Mahathir Mohamad, premier ministre de la Malaisie dans les années 1980 et 1990, répondait aux protestations de la société civile internationale (et au premier chef européenne) que les pays d’Europe avaient beau jeu, après avoir fait disparaître l’essentiel de leur forêt, de demander aux pays tropicaux plus pauvres de ne pas exploiter la leur. Mais le « développement » dont se targuent les autorités du Sarawak n’est rien d’autre que la concentration de richesses autour de l’oligarchie au pouvoir. L’ONG Sarawak Report suit à la trace les investissements de Taib Mahmud et de sa famille, parmi les plus riches du pays, et des autres barons locaux. Il n’y a dans cet état, qui est pourtant loin d’être pauvre, pas de bonnes routes, même pas celle qui relie les unes aux autres les villes de la côte, et les services publics sont beaucoup moins satisfaisants que sur la péninsule. Ce ne sont pas les nécessités de la subsistance des habitant·e·s qui mettent en péril la forêt, au contraire ces nécessités leur sont déniées.

Beaucoup d’autochtones, qui vivent encore dans les longhouses , n’ont ni les moyens ni l’envie d’abandonner leur mode de vie mais y sont peu à peu contraint·e·s. « Avant on pouvait aller chasser une ou deux heures et ramener du gibier, mais aujourd’hui il faut partir avec des réserves d’eau pour deux jours », se désole Jok. « Il n’y a plus de forêt, 80 à 90 % est déjà perdu, il faut aller chercher le peu qu’il reste très en amont de la rivière ». Mais que les visiteurs se rassurent, il reste au Sarawak douze très beaux parcs nationaux de plus d’un millier d’hectares aménagés pour leur plus grand confort et abondamment promus par le bureau du tourisme… pardon, de l’éco-tourisme.

 

SAM : les Amis de la Terre

En 1983, Sahabat Alam Malaysia (SAM), une ONG malaisienne affiliée à Friends of the Earth International, ouvre une antenne à Marudi, à l’est du Sarawak, à une cinquantaine de kilomètres à l’intérieur des terres, sur les rives de la sinueuse rivière Baram. L’association accompagne les luttes locales et les répercute au niveau international en faisant du plaidoyer et du lobbying en lien avec des associations d’Europe du nord ou du Japon. Elle reçoit en 1988 le Right Livelihood Award, ou « Nobel écolo ». Alors très active, elle s’est depuis un peu effacée au profit des nombreux comités locaux dont elle a suscité la création. Le respect des NCR est encore au centre de son activité.

 

Petite histoire du Sarawak

Au milieu du XIXe siècle, le Sarawak et ses ports, sur la partie nord de l’île de Bornéo, sont sous la domination du sultan de Brunei. L’aventurier britannique James Brooks profite de l’affaiblissement du pouvoir du sultan qui lui laisse la main-mise sur la région. Il sera le premier d’une lignée de rajahs blancs (rajah putih). La forêt est alors exploitée le long des rivières pour le bois tropical, laissant place à des plantations d’hévéa. Suite à la seconde guerre mondiale, les Britanniques prennent le relais et administrent l’île avec plus de moyens. En 1963, après une période d’incertitude, le Sarawak et son voisin l’état de Sabah sont concédés au pays le plus droitier du voisinage, la Fédération malaise (Malaya) qui est venue à bout d’une guérilla maoïste. La Malaisie est ainsi créée à partir de deux entités de taille sensiblement égale mais que tout oppose, la péninsule prospère, à majorité musulmane, et le Sarawak et le Sabah, à majorité autochtone et moins développés.