Management et sorcellerie

, par Jean-Baptiste Bertrand

Une simple case à signer. Voilà ce qui demeurait à accomplir pour conclure ces entretiens annuels d’évaluation un peu difficiles où j’avais dû clairement insister sur des « objectifs de progrès attendus ». Et voici que mes agents s’entêtaient à refuser de signer. J’avais une furieuse envie de leur dire franchement que nous n’étions pas dans une négociation mais dans une relation hiérarchique où il leur était simplement demandé de viser le document.

Et pourtant, ils avaient raison. Inconsciemment, ils ont perçu la nature originelle de ce type de document qui a été pensé et diffusé dans les organisations comme la déclinaison ultime d’une logique contractuelle. L’employé doit lui aussi s’engager, signer sa volonté d’atteindre les objectifs assignés. Cette procédure visait en réalité à faire signer un pacte.

Et pourtant, j’avais sans doute raison. Le meilleur moyen de briser cette obligation de serment est de la dégrader au stade de simple visa. Et ainsi de revenir à une relation hiérarchique avec ses hauts et ses bas, mais au cœur de laquelle on pouvait garantir le respect de celui ou celle que l’on avait en face de soi.

« Ne jurez pas. » Cette injonction du sermon sur la montagne (Mt 5, 33-37), Léon Tolstoï lui accorde toute son importance parce que, plus que quiconque, il perçoit son impact sur les pratiques des puissances : l’État, l’armée et pourquoi pas l’entreprise. « Tout serment est extorqué de l’homme dans un but diabolique » ( Ce que je crois ). L’enracinement théologique de cette injonction est définitif, pour Tolstoï : on ne peut servir deux maîtres et justement le pouvoir d’État tente de lier les hommes par des serments d’allégeance. La perspective de Tolstoï est libertaire et antimilitariste. A l’appui de son propos, il cite l’adresse du Kaiser Guillaume à ses soldats : « Vous m’avez juré fidélité […] : cela signifie que vous êtes à présent mes soldats, que vous vous êtes donnés à moi, corps et âme ». ( Le Royaume des Cieux est en vous ).

Si le management contractuel utilise le pacte, le management par les valeurs conduit aussi bien à certaines manipulations, à l’image des séminaires de formation entourant la mise en œuvre d’une « charte des valeurs de l’entreprise ». Concluons cependant sur une dernière forme de manifestation de la sorcellerie dans le management, à savoir la possession.

Très vite après l’apparition des formes d’organisation taylorienne du travail, celles-ci ont été critiquées comme conduisant à la déshumanisation des ouvriers et des ouvrières, au cœur de la chaîne de travail. Un certain nombre d’acquis sociaux et la sociabilité des travailleurs préservaient tout du moins une parcelle d’autonomie.

Depuis plusieurs années, de nouvelles formes organisationnelles apparaissent, sur le modèle des centrales d’appels téléphoniques, où la capacité relationnelle des travailleurs est requise mais où elle est strictement encadrée par des phrases stéréotypées, des possibles pré-écrits. Jusqu’au nom du travailleur qui est contrefait. A la différence des anciennes organisations tayloriennes, l’entière attention psychique de l’ouvrier est requise et orientée sur le processus. L’organisation rationnelle et technicienne du travail peut enfin revendiquer jusqu’à la possession totale de l’âme du travailleur.