Musher/Le Cheval au service de la ville

, par Jocelyne Porcher

Musher
Julien Gravelle
Wildproject. 2014
128 pages, 16 euros

Le Cheval au service de la ville
Olivier Linot, Daniel Simon
Rue de l’Échiquier, 2014
96 pages, 12 euros

Quels points communs y a t-il entre Kheops, chien de traîneau du grand nord québécois et Festival de Mai, cheval percheron domicilié en Normandie ? Ce sont tous les deux de fabuleux partenaires de travail. L’un participe avec son musher , Julien Gravelle, à des expéditions hivernales en attelage ; l’autre est membre des services d’entretien de la ville de Trouville, dirigés par Olivier Linot. C’est l’engagement de ces animaux au travail, et celui de leurs congénères, que l’on peut découvrir dans les ouvrages de ces deux auteurs relatant chacun leurs expériences de travail avec les animaux.

Travailler ensemble. Coopérer. Humains et animaux. Voilà l’objectif commun. Pour Julien Gravelle comme pour Olivier Linot, il s’agit d’abord de construire un collectif de travail durable. Des chiens capables de constituer une équipe en harmonie avec son musher ; des chevaux partie prenante de l’équipe des agents municipaux. Il faut ensuite organiser les examens d’embauche et affecter chaque animal au poste qui lui convient. Tous les chiens n’ont pas les compétences requises pour être chien de tête d’un attelage ; tous les chevaux n’ont pas les compétences nécessaires au métier de cheval territorial. Avoir un excellent mental, savoir se repérer dans l’espace, être endurant pour ce qui concerne le chien ; manifester de la douceur, de la sociabilité, de l’habilité pour ce qui concerne le cheval. Et pour les deux animaux, avoir de la volonté et concevoir une intelligence du travail. Pour l’un comme pour l’autre, il est indispensable en effet d’inscrire ses conduites dans la relation de service constitutive de leur métier. Les chiens et le musher ont affaire à des client·e·s qui veulent découvrir les paysages hivernaux du Québec dans les foulées d’un équipage. Il faut être à la hauteur de leurs attentes. Assurer leur sécurité et leur satisfaction. Garantir leur plaisir à vivre cette parenthèse enneigée en compagnie des chiens. Les chevaux et les cantonniers ont affaire à des usager·e·s qui ont des besoins et des exigences quant au ramassage des poubelles ou au transport des enfants à l’école, et qui apprécient la compagnie des chevaux et leur insertion dans le travail municipal. Car la présence animale change tout. Courir les pistes enneigées sur un engin motorisé ou entraîné par des chiens n’a pas le même contenu émotionnel. Pareillement, aller à l’école en autocar ou en carriole à cheval ne suscite pas le même enthousiasme chez les enfants.

Le monde des chiens de traîneau n’a toutefois pas la même tranquillité que celui des chevaux territoriaux. Comme le montre bien Julien Gravelle, le travail des chiens est réalisé dans des conditions difficiles d’un point de vue mental et physique. Et malheureusement, la nature n’a pas doté Kheops de la même espérance de vie au travail qu’un être humain ou même un cheval, c’est pourquoi « la vie d’un musher est une succession de deuils ». Toutefois, la retraite de Kheops fait partie de sa relation de travail avec Julien Gravelle, ce qui n’est pas le cas, l’auteur le souligne, de tous les chiens de traîneau, certains mushers pouvant licencier leur personnel canin après la saison de manière très expéditive.

Pourtant, comme le remarque Olivier Linot, la présence animale transforme le travail : pour les agents municipaux bien davantage engagés envers leur partenaire équin et leur ouvrage en commun qu’ils ne le sont sans lui ; pour les citoyen·ne·s pour qui le cheval joue un rôle de médiateur et de pacificateur ; pour le cheval lui-même appréciant sans doute à sa juste valeur ce statut de fonctionnaire « chouchouté, choyé, vacciné, bien entretenu ».

Ces deux ouvrages, courts tous les deux, ont des formats différents. Le premier est un récit, le second un entretien. Ils ont chacun leurs faiblesses et leurs forces. Une écriture un peu relâchée pour le premier, quelques longueurs et répétitions pour le second. Mais leur lecture témoigne de la place des animaux dans le travail, non pas comme un archaïsme, un retour à la traction animale, mais au contraire comme un vecteur de modernité et, parce que les animaux ne sont pas les idiots culturels que d’aucun·e·s croient, comme un puissant vecteur de transformations sociales.