« Nous avons besoin d’une critique de gauche de l’État »

, par Jacques Prades

Jacques Prades anime un ensemblier dédié à la nouvelle économie sociale (un master à l’université de Toulouse 2-Le Mirail, une cigale, un centre de recherche appliquée, une structure de développement de l’habitat coopératif). Il est l’auteur dernièrement de L’Utopie réaliste (L’Harmattan, 2012) et Tous en coopératives ! (Le vent se lève ! 2013) et répond à nos questions sur la possibilité de mener une action collective qui passe par une autre économie.

L’An 02  : L’économie sociale et l’économie solidaire, deux notions pour quelles réalités ?

Jacques Prades : Devant l’accroissement du chômage qui apparaît entre les années 75 et 85, pour la France (de 3 à 10 % de sans emploi en dix ans), l’économie sociale, née quasiment avec le capitalisme, reste muette. Vous ne trouverez aucune trace de l’interrogation que pourrait présenter pour l’économie sociale les réponses de la société civile à l’exclusion sociale, à cette période. D’où la naissance de cette économie solidaire, au croisement de trois mouvements : un premier mouvement est celui de l’autogestion des LIP, du PSU animé par Michel Rocard et de débats nombreux autour de la CFDT. Parallèlement, on note le même mouvement d’auto-détermination autour de la vie sociale, des crèches parentales par exemple. Et puis, troisième mouvement, une lutte contre les exclusions sociales qui provient souvent des éducateurs sociaux. Ce sont ces trois familles qui vont nourrir la théorisation de l’économie solidaire à la française qui va s’appuyer sur des extensions théoriques : la première est celle de Marcel Mauss à qui on fait dire que toutes les sociétés ont vécu des économies plurielles. La deuxième extension est celle de la démocratie de proximité, proche de Jürgen Habermas. Ce que je montre dans mon livre est que l’économie solidaire à la française devient une variante des politiques publiques et ce n’est pas étonnant que tous les échelons territoriaux se soient saisis de cet instrument de politique publique. Donc, d’un côté, une économie sociale sourde au mouvement d’exclusion sociale, d’un autre une variante de politique publique. Pas surprenant qu’une nouvelle famille ait trouvé une place, celle des entrepreneurs sociaux. Elle défend un autre entrepreneuriat, plus social, dans une perspective éloignée de la propriété collective.

On peut dire que si l’économie solidaire sort de l’économie sociale par la gauche, les entrepreneurs sociaux en sortent par la droite mais, dans tous les cas, on a perdu ce qui avait fondé l’associationnisme ouvrier du XIXe siècle dont se réclament pourtant les trois familles.

L’An 02  : Vous avez étudié des territoires irrigués par des coopératives. Qu’est-ce que cette configuration apporte à l’ensemble de la société, économiquement et politiquement ?

Jacques Prades : Vous faites référence à deux régions que j’ai particulièrement étudiées. Notons d’abord que la région de Trente, au nord de l’Italie, possède un des taux de chômage les plus faibles d’Europe (autour de 4 %) contre la Calabre, au sud du même pays, qui a l’un des taux les plus élevés. Et que le Pays basque mondragonais (Pays basque espagnol) est autour de 7 %, taux qu’il faut comparer à celui de l’Andalousie (de l’ordre de 26 %). Les Mondragonais·es comme les Trentinien·ne·s habitent là où ils et elles travaillent, ce que traduit l’équivalence des gains de productivité par personne et du revenu par habitant·e. Mondragon possède aujourd’hui un PNB par habitant·e équivalent à celui de Trente, légèrement plus élevé que la moyenne française, mais supérieur de 25 % à la moyenne espagnole et de 15 % à la moyenne italienne. Si on le compare au revenu par habitant·e, il y a symétrie. On habite là où on travaille et on travaille là où on habite, car les coopératives ont été installées près des habitats. Il y a dans ces régions une relative dispersion des lieux de travail qui colle avec une dispersion des habitats. Dans la région du Trentino, on a pu découper des zones et montrer la relative cohérence entre la superficie en hectare et le nombre d’unité localisé. Cette question de la propriété est à mettre en relation avec l’habitat et le travail. Bien que notre analyse n’ait pas été systématique sur un des parcours de mobilité sociale, il semble que l’on ait une grande permanence des familles dans les régions. On sait par exemple qu’il y a une fidélité des familles chez Fagor, un privilège à l’embauche, et les traditions familiales au Trentino laissent supposer une permanence géographique des familles.

Contrairement à une idée fort répandue, ce ne sont pas les multiplications croisées de relations d’échanges marchands, non-marchands et réciprocitaires qui créent un territoire, ce qui rapprocherait l’idéologie de l’économie solidaire à la française des théories du développement local. C’est au contraire la faiblesse de ces relations autour de la propriété collective qui frappe. Le territoire se définit davantage par ce qui ne s’échange pas. C’est plutôt le principe de la double qualité qui est en œuvre : tou·te·s propriétaires d’un territoire et locataires avec droit d’usage pour certain·e·s.

L’An 02  : Dans la société française, contrairement à d’autres, on a du mal à imaginer une action collective indépendante de l’État. En quoi est-ce que ça réduit nos possibilités d’action ? Et quels champs s’ouvrent quand on brise cette alternative réductrice ?

Jacques Prades : On se donne les moyens de refonder une théorie coopérative. On peut schématiser la démarche que je développe dans mon livre, en trois niveaux, et qui part d’un postulat : une entreprise sociale est une structure qui lutte contre l’exclusion sociale et qui se fonde sur un référent commun.

Les trois niveaux sont hiérarchisés dans le sens d’exposition.

Le premier niveau est le plus important. Il est celui de la construction du collectif. Un collectif est un groupe qui se coopte sur la base d’une hétérogénéité volontaire. Peu importe la porte d’entrée, on peut débuter par l’homme ou le travail, par le foncier ou par la monnaie. Vous aurez reconnu néanmoins les trois entrées qu’évoque Karl Polanyi lorsqu’il évoque les marchandises fictives qui ne sont pas tout à fait des marchandises. Le deuxième niveau est celui de l’inter-coopératif. Ce qui rassemble cette diversité des formes coopératives, c’est de s’imposer ses propres règles, ce qui n’est rien d’autre que le fondement de la démocratie, mais c’est davantage encore que le fondement de la liberté. Être libre, c’est se fixer des limites à soi-même. Le troisième niveau est celui de l’extra coopératif, de la relation avec la loi, l’État, etc.

Ce que je prétends est que le premier niveau est le plus important et que l’essentiel de l’activité du mouvement coopératif français se situe aujourd’hui au troisième niveau.

L’An 02  : Pourquoi s’est-on en France laissé enfermer dans le troisième niveau ?

Jacques Prades : C’est incontestablement la puissance de l’État qui a réduit l’idée de collectif à l’État, comme si la densité du lien social était une opération exclusive de la puissance publique. La formule de « l’État animateur » est révélatrice de cette conception « de faire société » (je fais ici référence aux travaux de Jacques Donzelot). Pour moi, Marx avait raison, l’État est toujours au service de la classe dominante, mais la classe dominante bouge dans l’histoire, ce qui conduit l’État à prendre diverses formes. Il faut reprendre en main notre destin, en créant des collectifs, c’est-à-dire des rassemblements volontaires de personnes qui décident d’habiter ensemble, de travailler ensemble, de créer ensemble et de répartir les richesses ensemble. Ce chemin nécessite des accompagnements car on ne sort pas d’une servitude volontaire par des déclarations incantatoires. Un processus de formation conduit à la création de collectifs qui n’ont rien à voir avec des réseaux qui sont l’expression de l’individualisme du passager clandestin, celui qui prend dans la caisse commune pour assouvir ses propres désirs. Nous avons besoin d’une critique de gauche de l’État qui, à l’exception de Cornelius Castoriadis, de Bernard Charbonneau, n’a jamais vraiment reçu d’adhésion en France.