Pauvreté de la « tragédie des communs »

, par Romain Felli

Pour toute une famille de pensée, le peuple est incapable de gérer collectivement une ressource naturelle sans la surexploiter. Récit d’une imposture et de ses racines, par Romain Felli, qui enseigne l’histoire des idées politiques à l’université de Lausanne.

Si le spectre du révérend Malthus est souvent invoqué pour donner une autorité morale aux visions conservatrices de la crise écologique (1), c’est plutôt dans les écrits du biologiste d’extrême droite Garrett Hardin que se met en place, dans les années 1970, une idéologie néo-malthusienne ultra-réactionnaire.

Hardin dans « Lifeboat Ethics : The Case Against Helping the Poor » [L’éthique du canot de sauvetage : un plaidoyer contre l’aide aux pauvres] propose une analogie entre la situation de crise écologique et un naufrage. Les pays riches seraient le canot de sauvetage et toute tentative, inspirée par de bons sentiments, d’accueillir à bord des naufragé·e·s (les pauvres) ne ferait que précipiter le chavirage de ce canot ; la bonne volonté ne profitant au final ni aux un·e·s ni aux autres. Il précise que l’aide apportée aux plus pauvres aurait la conséquence suivante : « Les moins prévoyant·e·s et moins aptes se multiplieraient aux dépens des plus prévoyant·e·s et des plus aptes, amenant finalement la ruine de tous ceux qui se partagent les communs (2). »

La référence aux communs n’est pas innocente et elle renvoie à l’article le plus célèbre de Hardin : « The Tragedy of the Commons » [La tragédie des communs] (3). L’argument central en est connu : les êtres humains auraient une tendance naturelle à surexploiter les ressources accessibles gratuitement et sans contrôle, et donc à les détruire. Hardin prétend que les communs dans l’Europe médiévale – ces champs, forêts et pâturages laissés à l’accès libre des populations pauvres pour la satisfaction de leurs besoins – auraient été surexploités et finalement détruits. De cette pseudo leçon historique, Hardin tire une théorie générale de la dégradation écologique : toute ressource qui ne dispose pas d’une propriété privée clairement définie (ou d’une propriété d’État stricte, mais Hardin refuse la solution étatique pour d’autres raisons) est inexorablement conduite à être détruite par surexploitation.

Deux conséquences majeures sont tirées de ce point de vue. Premièrement, ce seraient les pauvres qui seraient coupables de la surexploitation et donc de la dégradation des ressources environnementales. Deuxièmement, il serait nécessaire de définir clairement des droits de propriété sur les ressources naturelles afin de les préserver.

Sans pouvoir faire ici une critique détaillée de Hardin, précisons quelques éléments (4). Premièrement, Hardin ne fournit aucune base empirique à son affirmation de la tragédie des communs. L’exemple historique se révèle être simplement faux. Deuxièmement, il postule une opposition intenable entre la propriété privée (qui seule serait gérée) et les communs dont l’accès serait non régulé. Comme de très nombreux travaux l’ont montré, il existe une infinité de modèle de gestion des ressources communes qui se situent entre la stricte propriété privée et la non régulation. C’est le grand mérite d’Elinor Ostrom que d’avoir détaillé, de manière empirique et théorique, ces différentes formes de gestion, dont l’efficacité écologique est nettement supérieure à la propriété privée (5). Comme le note Paul Burkett : « La véritable tragédie des communs a été l’épuisement et la spoliation des ressources communes par l’activité économique privée orientée vers le marché, c’est-à-dire la reconnaissance et la mise en œuvre inadéquate de la propriété commune sous la forme de droits et de responsabilités stricts des usagers (6). » Troisièmement, Hardin postule une rationalité capitaliste reposant sur l’intérêt individuel et la recherche permanente du gain immédiat qui serait immanente à la nature humaine. Il est dès lors incapable de comprendre les formes alternatives de gestion collective des ressources.

En définitive, le problème ne tient pas tant aux erreurs de Hardin, mais au fait qu’en dépit de sa débilité intrinsèque la thèse de la tragédie des communs constitue une forme de « sens commun » de l’explication de la dégradation écologique à l’échelle de la planète. Le néo-malthusianisme à la Hardin fournit un double avantage pour l’idéologie et la pratique des classes dominantes en relation avec la crise écologique.

Premièrement, il détourne l’attention des causes économiques de la dégradation environnementale pour faire reposer cette crise sur les populations les plus pauvres, jouant, d’ailleurs, avec un racisme assumé dans le cas de Hardin.

Deuxièmement, il permet l’imposition de solutions de marché pour « résoudre » la crise écologique sous la forme de définition de droits de propriété, de privatisation des communs, d’internalisation des externalités, de régulation par le marché de l’accès aux ressources, et ultimement d’écotaxes et de marchés de permis de polluer.

Décidément, nous sommes loin de la nécessaire démocratisation des rapports socio-écologiques.

(1) A tort, d’ailleurs. Ceci ne fait pas de lui une figure moins haïssable pour autant ! Cf. John Bellamy Foster, Ecology Against Capitalism , New York, MR Press, 2002, pp. 137-154. Sur la « réinvention » de Malthus comme écologiste, cf. Eric Ross, « Malthusianism, Counter-revolution and the Green Revolution », Organization & Environment 12, n°1, 1998, pp. 446-450.

(2) Garrett Hardin, « Lifeboat Ethics », Psychology Today , 1974, p. 124.

(3) Garrett Hardin, « The Tragedy of the Commons », Science 162, n°3859, 1968, pp. 1243-1248.

(4) Une mise au point utile, et sur laquelle nous nous basons pour les paragraphes suivants est celle de Ian Angus, « The Myth of the "Tragedy of the Commons" », in Ian Angus (éd.), The Global Fight for Climate Justice. Anticapitalist Responses to Global Warming and Environmental Destruction , Resistance Books, Londres, 2009, pp. 64-75.

(5) Par exemple Elinor Ostrom, Governing the Commons , Cambridge, CUP, 1990. Notons toutefois que nous ne partageons pas le cadre analytique sur lequel repose les travaux d’Ostrom, à savoir le néo-institutionnalisme du choix rationnel. Pour une critique détaillée, voir Ben Fine « Beyond the Tragedy of the Commons. A Discussion of Governing the Commons. The Evolution of Institutions for Collective Action », Perspectives on Politics , 8 , 2010, pp. 583-586.

(6) Paul Burkett, Marxism and Ecological Economics : Toward a Red and Green Political Economy , Chicago, Haymarket Books, 2009, p. 82, cf. aussi pp. 310-319 pour une étude sur les formes de propriété collective qui ne s’inscrivent ni dans la propriété privée, ni dans la propriété d’État.


Écologie par en-haut, écologie par en-bas

« Une forme de révolution conservatrice a été opérée par laquelle, de contestataire, l’écologie devient un facteur de stabilité, voire de légitimation, de l’ordre existant. Il n’est plus question aujourd’hui, grâce au développement durable, de contester radicalement le capitalisme, la "société de consommation" ou l’État policier. Le but est au contraire de conserver ce monde existant, de le rendre durable en opérant une forme de modernisation écologique du capitalisme. On observe aujourd’hui tout une rhétorique de la "croissance verte", et de nouveaux secteurs économiques (énergies renouvelables, dépollution, etc.) qu’on ne peut pas comprendre si on considère le développement durable comme une forme de contestation de l’ordre social existant. » A cette écologie « par en-haut », experte, élitiste et autoritaire, il faut opposer une écologie basée sur l’autonomie, la décentralisation et la critique de la technique.

Romain Felli, Les Deux Âmes de l’écologie , L’Harmattan, 2008.