Payées à rien foutre

, par Violette van Hoenacker

« Plein de temps libre au boulot ? Mais c’est super/génial/formidable, tu peux faire des tas de choses pour toi ! » Voilà la première réaction quand on fait allusion à cette situation incongrue : être scotchée au boulot dans un état de sous-occupation qui s’installe. Alors que beaucoup de personnes au travail sont écrasées de tâches (sous un statut salarié ou indépendant), nous profitons sans contrepartie, ou à peine, de ce luxe que les Romains appelaient l’ otium , la jouissance de son temps en toute liberté. Classe.

Sauf que… cette situation n’est pas si « sympa ». Et les psychologues du travail nous rassurent. Non, notre exigence à demander d’un emploi plus que des sous n’est pas complètement idiote mais a à voir avec une certaine humanité. Oui, beaucoup des personnes vivent cet état de fait et en souffrent également. L’estime de soi est mise à rude épreuve quand notre boulot est parfaitement inutile ou quand on nous assigne pour mission hebdomadaire une tâche qui prend environ une heure. Les chiffres du désœuvrement au travail, bien plus élevés que nous le soupçonnions [1], peinent à nous rassurer car il est imaginable que le poste que nous pourrions trouver après celui-ci nous réserve la même surprise. Mais c’est déjà un soulagement, car notre première réaction a été la culpabilité. Non seulement nous tirions au flanc et étions payées à rien foutre (et il faudrait avoir un employeur douteux, genre Areva, pour être décomplexée à ce sujet) mais en plus nos collègues débordé·e·s se plaignent auprès de nous de situations pas moins difficiles. Nous, nous devons nous taire par décence, par honte ou par peur de déclencher pire encore…

Après une plus ou moins longue période de culpabilité, nous nous rendons compte que le problème est structurel et tient à l’organisation du service ou à l’incurie d’un chef. Ouf ! Mais les 35 h restent dues, alors comment faire passer les journées, faire du plein avec du vide ? Autour de nous, que ce soit au boulot ou dans l’entourage amical, la situation n’est pas rare et voici un petit relevé des différentes stratégies. Les winners arriveront à décrocher (aux dépens des autres) les rares missions dans une situation de pénurie ou se recréeront leur poste. On a beau nous aussi a-do-rer l’autonomie, on a l’impudence de penser que c’est là la responsabilité de notre employeur. Plus modeste, la chasse à l’occupation nous fait assister à la moindre réunion vaguement en lien avec notre métier. Il reste encore la possibilité de s’occuper avec des activités qui n’ont en commun avec notre travail que l’ordinateur qui lui sert d’outil, et cela va de mater des films à mettre en page des tracts pour les associations dont nous faisons partie. Recours ultimes : des tâches déqualifiées (le ménage pour une comptable, par exemple) ou plus simplement l’absentéisme. Arriver un peu tard, partir un peu tôt, et moins on a peur de bousculer le statu quo, plus on ose rester chez soi une demi-journée ou une journée entière.

Se délivrer de la contrainte du temps passé sur place règle-t-il le problème ? Le télétravail ou l’absence totale d’exigence à notre égard – quasiment un revenu garanti – n’y changent rien. Nous avons avant tout envie d’être occupées et nos occupations individuelles ne remplissent pas forcément les journées (mêmes femmes, militantes ou jardinières). Et puis nous avions la chance de pouvoir prétendre à des emplois à la fois stimulants et utiles, enchâssés dans le fonctionnement d’un groupe humain. Il faut mettre une croix sur toutes ces gratifications. Il nous arrive de penser « arrêt-maladie » ou « rupture conventionnelle » quand le préjudice subi est trop fort, quand ne pas travailler nous fatigue au point de ne plus arriver à nous investir dans notre vie personnelle, au point d’être très vite blasées, démotivées par tout. Mais à quoi bon rentrer chez soi si c’est pour y retrouver l’incapacité à faire œuvre avec les autres, l’absence de reconnaissance et l’attente que la journée se termine ?

Notes

[1Il touche environ 30 % des personnes selon certaines estimations. Christian Bourion et Stéphane Trebucq, « Le bore-out syndrom », Revue internationale de psychosociologie , 2011/41 (vol. XVII).