Peuples autochtones = gardiens de la forêt ?

, par Éric Prat

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« Fermement attachés à leurs traditions ancestrales, les membres de la tribu vivent en harmonie avec leur milieu naturel, grâce à une culture empreinte d’une grande sagesse. Ce sont les véritables gardiens de la forêt. » Nous avons tou·te·s lu, ou entendu, des phrases de ce style dans nombre de publications et d’émissions. Les exemples sont nombreux où l’on voit se dresser les habitant·e·s contre la dégradation de leur environnement, ainsi encore récemment des protestations du peuple Kuy contre l’expansion des plantations d’hévéa au Cambodge. Pour autant, est-il justifié de poser comme fondement de ces luttes un rapport particulier, homologique, entre des hommes et des femmes et leur milieu de vie ?

Il est certain que les sociétés traditionnelles sont le plus souvent dans une situation d’équilibre vis-à-vis de leur environnement, et ceci pour une raison évidente : ce sont celles qui « ont réussi ». Jared Diamond, dans son essai Effondrement , présente les exemples de sociétés pascuanes, mayas ou amérindiennes dont seules aujourd’hui les traces archéologiques témoignent de l’incapacité à modifier à temps leurs modes de vie – à négocier ce qu’on appellerait aujourd’hui un virage écologique ! Les sociétés traditionnelles qui ont traversé les siècles ont ainsi développé des systèmes bien ajustés à leur environnement direct – systèmes d’ailleurs non immuables mais bel et bien dynamiques.

Il serait toutefois incorrect de penser que la mise en place de ces systèmes traditionnels, certes durables, n’eut pas parfois de fortes conséquences environnementales. Les ancêtres des Aborigènes éradiquèrent la majeure partie de la macrofaune – wombats gros comme des ours et autres kangourous géants – dans les siècles suivant leur arrivée sur le continent australien, il y a quarante à cinquante mille ans. De même, les magnifiques terroirs agricoles des Bamilékés du Cameroun, ou les systèmes de rizières en terrasse d’Asie du Sud-Est sont des modèles d’inventivité et de durabilité, en même temps que d’intensification agricole. Mais ces terroirs agricoles ont été établis aux dépens de forêts tropicales, et parfois d’autres peuples qui y vivaient préalablement de chasse et de cueillette.

L’utilisation de son environnement par l’homme se traduit par sa modification. Se pose ainsi la question de l’état initial de l’environnement à l’aune duquel serait mesurée la qualité des pratiques humaines. Une question qui porte en elle le risque de figer l’environnement dans un passé parfois fantasmé, comme le rêvèrent et le mirent en place les autorités coloniales dans une grande partie de l’Afrique avec la création de parcs nationaux excluant les communautés humaines – parfois manu militari.

La certitude est qu’aujourd’hui, on assiste à une érosion sans précédent de ces systèmes traditionnels. Certains sont menacés par la démographie, qui porte les systèmes à leurs limites physiques – comme les techniques d’abatis-brûlis dans une partie de l’Afrique Centrale. D’autres ne savent faire face à l’arrivée de nouvelles techniques ou outils qui démultiplient les capacités de destruction : dynamite pour la pêche, fusils de chasse, tronçonneuses… D’autres encore sont menacés directement d’expropriation, pour faire place à l’exploitation pétrolière, minière, forestière…

Les luttes qui sont le plus souvent mises en avant dans les médias ont souvent trait à ce dernier cas, où l’ennemi est clairement identifié et où les communautés sont le plus souvent unies dans le combat. L’arrivée de nouvelles pratiques destructrices est plus difficile à aborder, avec des effets moins directement visibles et des responsabilités plus diffuses. Et responsabilités qu’il serait naïf de ne vouloir attribuer qu’aux individus extérieurs aux communautés locales... Les villages, où que ce soit à la surface de la planète, voient naître des jalousies et des ambitions, des rivalités et des cupidités, qui s’accommodent bien aisément des dommages environnementaux si ceux-ci servent à leur cause. Y compris dans les sociétés traditionnelles, les conséquences tragiques pour les écosystèmes – et in fine l’ensemble de la communauté – peuvent avoir été identifiées sans que ne soient prises de mesures... Que l’on ne pense pas que les occidentaux sont les seuls maîtres dans l’art de scier la branche sur laquelle ils se trouvent !

Dans toutes les communautés que j’ai pu rencontrer, bien souvent dans des contextes de crise environnementale, j’ai toujours croisé le spectre des qualités et des défauts humains. Les réussites de la protection de l’environnement sont le plus souvent le fait de personnes courageuses, parfois en porte-à-faux avec certains membres de leur communauté. Et je vois finalement assez peu de différence entre les luttes contre les gaz de schiste en France ou en Amérique du Nord, celles contre les land grabs sur les terres des Anuaks d’Ethiopie ou contre les mines de charbon en territoire Wayuu au Venezuela…

Donner le qualificatif de protecteur de l’environnement à des peuples entiers me paraît douteux, comme à chaque fois que l’on cherche à plaquer des qualités – ou d’ailleurs des défauts – sur les membres d’un groupe ethnique dans son ensemble. Me dérange aussi cette image bien léchée mais somme toute assez manichéenne de peuples indigènes embrassant les causes environnementales face à un Occident source de tous les maux. N’était-ce d’ailleurs pas la thèse qu’illustrait James Cameron, à grand renfort d’images 3D, avec les héros de son Avatar ? Cette vision, qui semble s’être ancrée dans l’inconscient collectif occidental, me paraît issue du concept rousseauiste du « bon sauvage », qui toujours marque une distance entre eux et nous, parfois bien commode pour exonérer l’Occident de sa responsabilité : après tout, s’il est naturel qu’ils protègent la nature, ne serait-il pas moins naturel que nous la détruisions ?