Plaidoyer pour l'herboristerie

, par Céline Pessis

Plaidoyer pour l’herboristerie. Comprendre et défendre les plantes médicinales
Thierry Thévenin
Actes Sud, Arles, 2013
294 pages, 22 €

Médecin des simples, l’herboriste colporta longtemps ses savoirs et ses remèdes populaires, transmettant une conception globale de la plante, celle d’un être vivant allié des animaux, des hommes et des plantes. Depuis la révolution industrielle, l’histoire de cette profession, très majoritairement exercée par des femmes, de surcroît célibataires, est celle de l’expropriation de ces pratiques et savoirs du domaine de la santé, progressivement accaparé par les corporations professionnelles de médecins, épiciers, puis apothicaires-pharmaciens. La transformation des plantes médicinales en matière première de l’industrie médicamenteuse accompagna la « chasse aux sorcières » de leur mise sous tutelle des pharmaciens et leur interdiction de pratiquer la vente ambulante en 1804 à la suppression pure et simple de la profession en 1941. Spécificité française, le monopole pharmaceutique sur les plantes médicinales perdure aujourd’hui, à l’exception de 148 plantes « libérées » en 2008 sous la pression du lobby des compléments alimentaires. Ces évolutions récentes de la réglementation, qui visent à exploiter l’engouement grandissant pour les plantes médicinales, sont bien loin de sécuriser les petit·e·s productrices-cueilleurs artisanal·e·s, qui, aux marges de la légalité, redonnent un second souffle à la profession depuis quelques dizaines d’années. Ces dernier·e·s se voient au contraire soumis·es à une réglementation « industrielle, économique et sécuritaire » qui favorise l’expansion de puissants laboratoires spécialisés.

De l’histoire aux enjeux actuels, le livre de Thierry Thévenin est un vibrant antidote à l’industrialisation de la santé, un plaidoyer sensible et abondamment documenté pour l’autonomie et la liberté. Comme l’énonçait Pierre Lieutaghi, dont les ouvrages accompagnèrent le renouveau de l’herboristerie, « à travers la recherche d’une médecine végétale populaire rénovée apparaît vite une évidence : ce sont d’abord les carences en liberté qu’il s’agit de guérir » (1).

Porte-parole du syndicat des SIMPLES (2), Thierry Thévenin expose les combats de ces néo-herboristes, à commencer par celui pour la réhabilitation d’un statut d’herboriste. Celui-ci serait notamment un guide pour les utilisateurs et utilisatrices de plantes qui ont aujourd’hui principalement recours à Internet, étant donné la carence de médecins phytothérapeutes et l’ignorance des pharmacien·ne·s. Un tel statut pourrait également permettre que s’imposent des pratiques attentives à la préservation de ressources fragiles et à la diversité des plantes commercialisées, alors que les contraintes réglementaires et économiques actuelles entraînent une surexploitation et une simplification du paysage médicinal.

Ces praticien·ne·s n’entendent pas pour autant devenir la réplique industrielle des pharmacien·ne·s, spécialisé·e·s en plantes (4). Aussi refusent-t-ils et elles de se voir octroyer un monopole sur la vente des plantes médicinales, d’être placé·e·s sous la tutelle de l’autorité de l’ANSM (3), par trop liée aux intérêts pharmaceutiques, et de soumettre les plantes ou leurs extraits aux critères d’évaluation des médicaments (5). Les débats experts sur l’efficacité des plantes médicinales sont malheureusement bien révélateurs de ce mimétisme industriel et de l’autisme des professions médicales vis-à-vis de la complexité biologique.

Aussi gardons-nous bien de plaquer sur les plantes notre conception vétuste du médicament-miracle ; tâchons plutôt d’explorer toutes les attaches sensibles qui en font nos alliées et interlocutrices du quotidien.

(1) Pierre Lieutaghi, Les Simples entre nature et société. Histoire naturelle et thérapeutique, traditionnelle et actuelle, des plantes médicinales françaises , Mane, Association Études populaires et initiatives, 1983, p 90.
(2) Syndicat inter-massifs pour la production et l’économie des simples.
(3) Agence nationale de sécurité du médicament.
(4) Au Québec, face à l’assignation à un tel statut, une large mobilisation populaire et professionnelle, organisée autour de la Guilde des herboristes, est parvenue à obtenir un statut particulier – et exemplaire – pour les herboristes et pour les plantes médicinales, reconnues « produit de santé naturel ».
(5) On ne peut évaluer les plantes, organismes vivants complexes dont les « composants » agissent en synergie pour soutenir ou corriger des fonctions naturelles, comme on le fait pour une molécule isolée conçue pour agir sur une cible unique. Et pourtant…