Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste

, par Matthieu Aurouet

Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste
Gilbert Keith Chesterton
Homme nouveau, 2009
240 pages, 22 €

La réédition des ouvrages de l’écrivain et journaliste britannique G. K. Chesterton (1874-1936) est l’occasion d’une redécouverte et permet, par-delà ses idées conservatrices, de se livrer à un droit d’inventaire.

Paru en 1926 en Grande-Bretagne, sous le titre original The Outline of Sanity , ce condensé de réflexions conduites dans la presse, plusieurs années durant, reste encore à ce jour peu connu en France. L’écrivain catholique G. K. Chesterton y renvoie dos à dos capitalisme et socialisme, « deux excès », « deux hérésies ». Pour lui, le capitalisme, considéré comme un système où le « servage salarial » est l’exact pendant de la concentration du capital, ne prend pas appui sur la propriété privée mais bien plutôt sur son abolition progressive au profit de grands trusts dont la particularité est de nourrir « un système impersonnel et inhumain, que nous l’appelions capitalisme ou communisme   », système qui rappelle étrangement notre réalité économique contemporaine.

Résumer la thèse de Chesterton à une simple critique du monopole dans les économies capitalistes modernes serait néanmoins réducteur. Car si la propriété privée lui est si chère, au point qu’avec ses amis il souhaita la garantir pour chacun au moyen d’une large distribution, c’est qu’elle constitue à ses yeux et dans sa façon de l’envisager – il s’agit d’une propriété avec une terre à cultiver – la condition et la manifestation la plus tangible d’un homme à la fois autonome et réconcilié avec lui-même. Autonome, dans la mesure où « tout citoyen ordinaire respectable doit avoir quelque chose sur quoi il puisse régner », sans s’en remettre à un nombre croissant d’intermédiaires qui lui font toujours plus méconnaître « la raison des choses » que le poète Virgile associait au bonheur. « La civilisation urbaine peut se résumer au nombre de boutiques et d’intermédiaires à travers lesquels le lait passe depuis le pis de la vache jusqu’au consommateur ». Si Chesterton se revendique lui-même du « parti de la campagne », c’est que l’autonomie individuelle – et donc la citoyenneté – supposent autant la culture de l’esprit que celle de la terre. Mais surtout, cette autonomie est envisagée comme une façon de réconcilier l’homme avec lui-même : « Un système économique fondé entièrement sur la division du travail est à moitié dément. Tout est coupé en deux. Le paysan ne vit pas seulement une vie plus simple que les autres hommes, mais aussi plus complète ».

Dès lors, Chesterton développe une audacieuse critique de l’idéologie du progrès, cette dernière revenant à avaliser une dynamique socio-économique démesurée qui engendre toujours plus d’organisation et de standardisation, sur fond d’adoration absurde et aliénante envers les machines. Plus qu’une brillante critique du « monopole ploutocratique » et du « camp socialiste » de l’époque, Chesterton pose donc les jalons d’une critique cohérente d’une modernité capitaliste qui est à elle-même sa propre justification tout en étant la somme de ses excès. Et si ces jalons sont encore si précieux, c’est d’abord parce qu’ils s’appuient sur la contradiction croissante et fondamentale entre cette modernité et l’idée du libre gouvernement de soi-même, idéal démocratique par excellence, et ensuite parce que Chesterton préserve une espérance critique qu’il résume par ces mots : « On aurait dû agir depuis longtemps, mais il n’est pas trop tard pour réagir ».