Politique des hydrocarbures

, par Renaud Bécot

lectureDeux ouvrages : Killing for Coal et Carbon Democracy

Killing for Coal. America’s Deadliest Labor War
Thomas G. Andrews
Harvard University Press, 2008
400 pages, 21 $ (19 €)

par Renaud Bécot

Cet ouvrage porte sur la transition énergétique opérée en faveur du charbon dans le Colorado à la fin du XIXe siècle et ses implications sociaux-environnementales. Selon Th. Andrews, la construction d’un marché économique à l’échelle américaine (caractérisé par une urbanisation accrue et un maillage du territoire par le rail) repose principalement sur une dépendance accrue aux énergies fossiles. En retour, celles-ci modifient profondément les modes de vie et altèrent les processus de travail.

À la fin du XIXe siècle, la progression des lignes de chemin de fer vers l’Ouest américain impose de trouver de nouveaux combustibles pour faire circuler les trains. Le Colorado devient ainsi un site d’extraction, à l’initiative des entrepreneurs du rail. Dès lors, une communauté de travailleurs/euses s’installe dans le sud du Colorado : le rail favorise leur migration dans un sens (1), tout en permettant d’évacuer le charbon dans l’autre. Ainsi le Colorado s’intègre-t-il dans le marché économique américain.

Bien que les entrepreneurs présentent ces réalisations comme le berceau d’une société pacifiée, cette micro-société fondée sur le charbon est la scène de l’un des conflits sociaux les plus durs du XXe siècle américain. Dans le village de Ludlow, un mouvement social de plusieurs mois s’achève par le massacre des grévistes par la garde nationale américaine, le 20 avril 1914. L’analyse de Th. Andrews invite à comprendre ces conflits sociaux comme le produit de l’appétit de la société américaine pour les énergies fossiles. D’une part, la dégradation environnementale provoquée par les mines de charbon, en détruisant les cultures agricoles locales, transforme les agriculteurs en mineurs. D’autre part, le passage à un monde carboné produit une structuration inégalitaire du territoire : alors que les travailleurs/euses sont contraint·e·s de résider dans des villages contrôlés par les entreprises, les dirigeants de ces compagnies profitent du rail pour s’éloigner des zones polluées.

Toutefois, ces inégalités sont contestées dans le « creuset souterrain » que constitue la mine. Dans les puits, les mineurs disposent d’une forte autonomie pour organiser leur travail. Pour parer aux dangers, ils constituent des collectifs de travail inédits, en s’appuyant parfois sur les animaux (2). Surtout, cette autonomie amène les ouvrier·e·s à s’organiser en marge des compagnies. C’est ainsi qu’en dépit de leurs trajectoires très hétérogènes, ces travailleurs/euses migrant·e·s parviennent à forger une cause commune. Le caractère fédérateur de leurs revendications s’ancre alors dans la matérialité du travail et de son environnement Pour décrire l’interaction entre mutations du travail et transformations environnementales, Andrews emploie la notion de workscape (littéralement « paysage de travail »). Par là, il invite à comprendre que, là où les êtres humains ont travaillé, ils ont toujours composé avec un environnement qui a transformé leurs pratiques et qu’ils ont cherché à transformer en retour.

Enfin, selon Andrews, l’échec du conflit de Ludlow s’explique par la construction d’un marché national fondé sur les énergies fossiles. D’une part, les employeurs peuvent recruter des scabs (« briseurs de grèves ») en les convoyant par rail. D’autre part, la densification du réseau permettait de se tourner vers d’autres sources d’extraction de combustible.

Au final, cet ouvrage nous invite à porter un regard plus lucide sur les transitions énergétiques, sans avoir la naïveté de postuler de constants « bénéfices sociaux économiques ». Andrews conclut ainsi que « si nos problèmes contemporains résultent des interconnections – ces interactions que nous avons retracées entre des éléments variés du monde naturel, différents groupes sociaux et des institutions humaines – alors nous devons chercher des solutions similaires en ce qu’elles composeront avec ces connections ».

(1) De 1880 à 1907, le nombre de mineurs, issus d’horizons très divers, croît de 1500 à 15 000.

(2) L’attitude des souris, par exemple, peut indiquer la présence de gaz nocifs et contraindre les mineurs à évacuer les puits.

Carbon Democracy. Le Pouvoir politique à l’ère du pétrole
Timothy Mitchell
Traduit par Christophe Jaquet
La Découverte, 2013
336 pages, 24,50 €

par Aude Vidal

C’est à une véritable histoire du XXe siècle, différente et vivifiante, que nous invite Timothy Mitchell. Il fait commencer son récit à peu près là où Thomas G. Andrews (voir page ci-contre) l’arrête. L’exploitation du charbon est relativement dépendante de sa main d’œuvre et du savoir-faire développé au fond des mines ainsi que de la rigidité de ses chaînes d’approvisionnement : elle a entraîné une certaine « démocratisation » de la société, à savoir une plus grande influence politique des classes populaires et une distribution des richesses moins inéquitable. Cela n’a pas été sans conflits sociaux, comme le montre Andrews, mais enfin, quelques décennies après l’envol des économies occidentales dans un grand mouvement d’industrialisation (1) et après la mise au pas des classes laborieuses dans les sites de production capitalistes, les ouvrièr·e·s ont arraché quelques bénéfices en échange de leur force de travail.

Le pétrole, plus fluide et moins exigeant en ressources humaines spécialisées, concentré dans quelques pays non-occidentaux, est au contraire un facteur nuisible à ce consensus social très relatif qu’il nomme « démocratie ». L’influence des systèmes énergétiques (dotés d’une base matérielle et géographique qui devient vite géopolitique) sur les systèmes politiques est la thèse centrale développée dans l’ouvrage. Il faudra être déjà sensible à l’histoire des techniques et au dialogue qu’elles entretiennent avec les sociétés qui les adoptent (ou non) pour ne pas perdre de vue cette thèse, et ne pas se demander en quoi elle tient aussi bien au Texas et en Norvège. Mais qu’importe : voici une histoire extrêmement documentée du commerce du pétrole au XXe siècle et des structures coloniales au Moyen-Orient. On y saisit entre autres l’invention de la notion de protectorat (2) et les agissements des compagnies pétrolières avec la complicité des gouvernements états-uniens successifs.

C’est aussi une histoire des concepts qui ont fait notre modernité que nous livre ici Mitchell. Aussi lie-t-il à la question du pétrole le surgissement de la notion d’économie, non plus en tant que ménagement des ressources (le patrimoine naturel) mais en tant que comptabilisation de toute activité dégageant des richesses monétaires (le flux entraîné par sa dilapidation) : on ne peut désormais plus compter comme une dégradation du capital naturel une ressource aussi bien monnayée que le pétrole. Alors que Keynes dans les années 1930 n’utilisait jamais le terme « économie » que dans son acception traditionnelle, surgit dans les années 40 ce nouveau sens, avec l’invention concomitante du PNB, du développement et de la croissance infinie (1). L’environnement, jadis « milieu », est lui aussi créé dans la confrontation entre compagnies pétrolières et écologistes scandalisé·e·s par les marées noires des années 1960 et 70. Et se crée parallèlement la question de l’énergie, là où l’on ne parlait auparavant que du commerce du pétrole ou du charbon.

Timothy Mitchell nous emmène loin, multipliant les exemples et précisant sa pensée. L’un des grands plaisirs de cette lecture est de voir revisités de nombreux mythes. On apprend ainsi que l’adoption du pétrole n’a pas été immédiate et qu’il a pendant des siècles servi uniquement à l’entretien de lampes, ou bien encore que tous les efforts des compagnies pétrolières ont tenu à ne pas en produire trop et qu’il n’y a pas eu de marché des prix pétroliers avant les années 1970. On pourrait craindre de crouler sous l’abondance de données, mais l’auteur est attentif à ne pas nous perdre en route, avec un découpage en chapitres chronologiques introduits et clos avec rigueur et sans peur de redites salutaires. Malgré la complexité du propos, qui mêle économie politique et géopolitique, on ne lâche jamais (tout à fait) le fil de cet impressionnant tableau du « pouvoir politique à l’ère du pétrole ».

(1) Sur tous ces sujets il faut rappeler la chronique « L’atterrissage » tenue par Julien Milanesi dans L’An 02 : dans le n°1 sur l’envol et l’atterrissage des sociétés industrielles, dans le n°2 sur les théories économiques de l’état stationnaire et dans le n°4 sur l’influence du pétrole sur nos économies.

(2) Dans un protectorat, le pays colonisateur n’est plus maître mais garant, sous mandat d’une instance internationale, de l’« exploitation équitable » des richesses du pays colonisé.