Pour une critique émancipatrice de la PMA

, par Aude Vidal, Aude Vincent

Fin 2012, la discussion d’un projet de loi qui prévoit l’ouverture du mariage à tous les couples et de la PMA à toutes les femmes divise l’opinion française. Dans la sphère écologiste et critique de la technique également, la question crée des lignes de fracture. Mais, alors que les arguments en jeu portent sur la nécessité de poser des limites aux possibilités ouvertes par la technoscience et de ne pas lui abandonner la gestion de nos vies, le débat n’est-il pas tombé dans la défense d’un ordre social patriarcal et homophobe ?

Un paysage contrasté

L’accès à la PMA pour les couples de lesbiennes et les femmes célibataires est réclamé par de nombreuses associations au nom de l’égalité quelle que soit l’orientation sexuelle, au motif que ces techniques sont autorisées depuis longtemps (voir encadré ci-dessous) pour les couples hétérosexuels, et au nom de l’état de fait : elles sont déjà utilisées par des femmes et des lesbiennes se déplaçant en Belgique ou en Espagne. Dans le milieu écolo c’est principalement Europe Écologie Les Verts qui relaie ces revendications (1). S’appuyant sur leur critique de la technique, écologistes et anti-industrialistes s’opposent à la PMA comme au mariage pour tou·te·s. Le journal La Décroissance relaie des voix d’opposants (2), dont Pièces et mains d’œuvre (3) puis Alexis Escudero, l’auteur d’une enquête sur la « reproduction artificielle de l’humain » (4). Hervé Kempf, qui accueille sur reporterre.net des contributions souvent proches d’EELV mais dans l’ensemble défavorables (5), pose les termes du débat : « Les effets [de la technique] sont, selon les écologistes, à la fois néfastes pour l’environnement [...] et aliénante (sic) [...]. Or la PMA s’inscrit pleinement dans cette analyse » ; il en appelle à un débat clair autour des enjeux « écologique[s] », qui seraient les seuls dignes d’entrer en ligne de compte (6).

Et s’il était encore possible de dialoguer, en précisant nos griefs à l’encontre de la PMA ? C’est un ensemble de techniques (voir encadré ci-dessous) qui correspondent à des degrés de médicalisation différents, et dont toutes ne sont pas sujettes à une dérive eugéniste et marchande. Chez les opposant·e·s comme chez les partisan·e·s, la confusion est de mise, avec des conséquences regrettables.

PMA, FIV et IAD, les conséquences d’une confusion

Chez les opposant·e·s, jeter l’IAD avec les embryons du DPI, cela permet de justifier une certaine homophobie. Escudero s’en défend : « Ces techniques doivent être critiquées et combattues en tant que telles, indifféremment pour les homos et pour les hétéros » (7). Mais sa remarquable enquête voisine dans le débat avec des positions homophobes (voir brèves). Le droit à l’adoption pour les homos (8), parfois l’homoparentalité (9), sont également contestées. Le débat glisse de la critique de la technique à la justification de discriminations à l’encontre des gays et des lesbiennes.

Cette critique s’élabore de plus sans souci pour les femmes de la part des hommes qui écrivent ces tribunes, Jacques, Michel, Alexis, Vincent, Yannick, Hervé, Thierry, Jean-Pierre ou Pierre-Jean. Si attentifs à ce que signifie la filiation, peut-être exerceront-ils la même exigence sur la question de la paternité, dessinant une différence entre géniteur et père ? Aucune. Les paternités à soixante ans ne sont pas abordées par Escudero malgré un développement arguant du droit des enfants à ne pas aller visiter leurs parents à l’hospice. Avec les pères absents pourvu que ce soit de leur volonté, tout cela rejoint un ordre naturel qui ne semble pas poser problème. Ces critiques s’inscrivent parfois dans la défense des « limites naturelles », qui confondent refus de la toute-puissance offerte par le progrès technique et acceptation d’une autorité paternelle, soit le respect de normes patriarcales que Vincent Cheynet appelle « l’enjeu symbolique » (7). Revendiquer que les hommes soient dépositaires de l’autorité dans l’élevage d’un enfant, c’est justifier des rôles sociaux qui fondent des comportements pourtant dommageables à l’intégrité des femmes.

Le caractère anti-féministe et homophobe des arguments qui ont cours dans le débat ouvre la porte à des rapprochements avec l’extrême-droite. Dans leur ouvrage Nos limites , des « Veilleurs » contre le mariage pour tou·te·s, également membres du collectif « L’Alouette », « gazette patriote » de « la France bien élevée » (10) reprennent les mêmes arguments (11). L’ouvrage est encensé par François Brune (7). Le constat est clair : avec cette critique-là, une partie du camp écolo radical et anti-industrialiste a bel et bien sombré dans la réaction.

La défense de la « famille traditionnelle », pourtant, semble ignorer à quel point la famille nucléaire, structurée autour d’un couple et de ses enfants, a une histoire relativement récente, liée à la décohabitation de la progéniture adulte, à une déstructuration de la famille sous l’effet du mode de vie urbain et industriel et des aspirations individualistes à vivre pour soi et l’objet de son amour, loin du regard d’une autre génération. Soit au mode de vie des sociétés libérales contemporaines ! D’autres modèles familiaux se satisfont mieux de l’absence d’un papa ou d’une maman dans le foyer.

Chez les partisan·e·s, la confusion entre IAD et PMA permet l’abandon de la question technicienne, pour centrale qu’elle soit quand on s’intéresse aux relations entre humains et nature, dans un arbitrage qui limite le débat au ressassement de fondamentaux libéraux, au premier rang desquels l’égalité. Cette confusion nous contraint à adopter l’une ou l’autre valeur : la critique de la technique ou bien l’égalité au risque d’un libéralisme qui ne fait qu’accompagner les dérives du monde contemporain. Ne pas se satisfaire de l’alternative, c’est ouvrir des chemins émancipateurs au-delà de ces deux positions frelatées, une tradition oppressante et un avenir qui fait frémir.

Les cliniques spécialisées dans les techniques de PMA ont tout intérêt, elles aussi, à entretenir le flou dans l’esprit des patient·e·s potentiel·le·s. Elles s’arrogent le droit de décider quelle technique conviendra le mieux à tel couple ou personne, ou de les orienter très fortement. Avec pour conséquence de maximiser leurs profits, puisque les FIV sont plus coûteuses que des IAD (12). Elles déclarent qu’après 38 ans c’est une FIV qui est nécessaire, qu’après deux essais par IAD, on passe automatiquement à une FIV, ou affichent les statistiques de réussite tellement plus impressionnantes des FIV par rapport aux IAD (13). Et les arguments de rapidité pèsent fortement dans la balance pour les femmes et les lesbiennes françaises qui s’expatrient pour une PMA, au vu des difficultés d’organisation et des frais de transports.

Où mettre le seuil ?

Qu’est-ce qu’une technique aliénante ? C’est une technique dont l’humain perd le contrôle, les conséquences échappant à tout choix de société. Le bébé « sur mesure », qui correspondrait au choix des parents, contribue à poser de nouvelles normes sociales qui, à terme, fermeraient la possibilité de laisser la reproduction au hasard. C’est à cette aune qu’il convient de critiquer la PMA, en distinguant les techniques qui la composent et en faisant la part, nécessaire ou contingente, dans leur mise en pratique.

Une insémination artificielle « maison » entre une ou deux femmes et un donneur qu’elle(s) ont trouvé ne peut être considéré comme la porte ouverte au « meilleur des mondes ». Si cette insémination artificielle se fait toujours à la maison mais avec du sperme provenant d’une banque alimentée par des donneurs, anonymes ou non, les critiques que l’on peut émettre portent sur le côté « catalogue » de bien des banques, qui mettent en avant des critères tels que la « race », la taille ou le niveau d’étude du donneur. Pratiques qui ne sont pas intrinsèquement liées à la technique de conservation des paillettes de sperme !

Lorsque les IA se font dans un milieu médical, la technique ne change que très marginalement pour une IA ordinaire, sur le col de l’utérus. Elle augmente certes en complexité pour une IA intra-utérine, mais on reste dans des gestes simples, de l’ordre d’une pose de DIU (dispositif intra-utérin ou stérilet). Ce qui pose le plus de questions dans une telle intervention, c’est le pouvoir médical qui peut « valider » le désir d’enfant des femmes ou juger bon de donner des traitements hormonaux pour « booster » l’ovulation, mais également de choisir le donneur à la place des femmes, souvent sur des critères raciaux.

La FIV donne la possibilité de choisir entre les embryons produits simultanément grâce à des traitements hormonaux, ce qui pose trois questions : la lourdeur du traitement est peu prise en considération pour des patientes réduites à leur utérus ; les embryons qui ne sont pas choisis sont utilisés dans le cadre de futures recherches (14) ; le choix des embryons grâce au DPI ouvre des possibilités eugénistes. En France le DPI est fortement encadré et limité à la bonne multiplication des cellules de l’embryon. Dans certains pays, des maladies génétiques sont testées. Les FIV constituent peut-être un seuil – mais cela fait une trentaine d’années qu’il est franchi dans l’indifférence générale, pour des couples hétéros dits infertiles.

L’ouverture à des couples fertiles, suspects de pratiquer des PMA « de convenance » (Escudero (7)) est un autre seuil. Mais cette notion d’infertilité est toute relative : selon Martin Winckler (15), il faudrait attendre deux ans d’essais infructueux pour envisager de des problèmes d’infertilité, alors qu’on se presse de les diagnostiquer bien avant. Et si sous certains aspects la fertilité se mesure (nombre de spermatozoïdes, etc.), pour bien d’autres elle reste assez mystérieuse et complexe, influencée par bien plus que la physiologie. En l’absence de limite claire entre personnes et couples fertiles et infertiles, la fertilité ne peut constituer un seuil.

Devant le nombre et l’importance des questions ainsi posées par la PMA, il convient donc de mener un débat qui s’attache à l’étude de ces seuils, avant de gloser sur le genre des parents...

Réinventer la filiation

Dans la famille « traditionnelle », les rythmes de travail et l’organisation familiale permettent-elles d’assurer le meilleur soin aux enfants ? et une qualité de vie décente aux parents, avec la possibilité de cultiver d’autres centres d’intérêts que leurs activités productives et reproductives ? On peut regretter que le débat autour de l’homoparentalité ne soit pas l’occasion de poser ces questions. Les lesbiennes et les gays pourraient contribuer à l’invention de nouvelles manière d’être parent. Finissons de perturber l’adéquation entre génération (parenté biologique) et responsabilité d’élevage, déjà mise à mal par l’adoption, les familles recomposées... ou les pères peu présents. Réclamons l’accès à des banques de sperme pour permettre des inséminations « maison », ou avec un minimum d’intervention médicale, et refusons les « catalogues » de donneurs. Réclamons l’ouverture de la parentalité à plus de deux adultes en charge de l’élevage (16). Et invitons l’ensemble des adultes présents dans son environnement à interagir avec l’enfant sur différents niveaux d’intimité et de responsabilité, entre co-parents, co-habitant·e·s et voisin·e·s.

 

(1) Notons aussi la tribune de Stéphane Lavignotte et Aude Vidal, « PMA et critique de la technique : au nom de quelle nature ? », 18 janvier 2013 sur reporterre.net.

(2) « PMA, GPA : le meilleur des mondes », tribunes de Thierry Jaccaud et Jean-Pierre Rosenczveig, La Décroissance , mars 2013. Dans les mêmes pages Denis Baba et « Bernard » ne prennent pas position contre.

(3) « Homme-machine, monde-machine », La Décroissance , mars 2014.

(4) Alexis Escudero, La Reproduction artificielle de l’humain , Le Monde à l’envers, Grenoble, 2014 et « Le meilleur des mondes est là », La Décroissance , juillet-août 2014.

(5) Jacques Testart reste favorable à la PMA, mais uniquement pour les couples hétérosexuels stériles, « PMA et mariage homosexuel : Jacques Testart prend position », 12 janvier 2012. Les autres sont défavorables : Michel Sourrouille, « La PMA pour tous ? Illimitation de la technique, donc problème écologique », 10 janvier 2013 ; Pierre-Jean Dessertine, « Le mariage homosexuel est-il soluble dans l’écologie ? », 11 janvier 2013 ; puis Noël Mamère, « PMA et GPA, pas vraiment écologistes », 15 mai 2014 à l’occasion des remous face à l’opposition de José Bové.

(6) Hervé Kempf, « Le mariage et l’écologie », Le Monde du 13 janvier 2013 et reporterre.net, 16 janvier 2013.

(7) La Décroissance , juillet-août 2014.

(8) « PMA, GPA : le meilleur des mondes », article cité.

(9) Pierre-Jean Dessertine, article cité.

(10) http://gazettealouette.wordpress.com, consultée le 12 août 2014.

(11) « Veilleurs : "Le refus de la limite, loin de nous émanciper, nous déshumanise" », lefigaro.fr, 4 juillet 2014.

(12) Une FIV (et une seule) coûte environ 3000 euros en Belgique, 4 à 8000 en Espagne, alors qu’une ou plusieurs IAD coûtent d’un peu moins de 1000 à presque 2000 euros en Belgique. Guide IAD de l’APGL, février 2013.

(13) Pratiques de cliniques espagnoles et belges.

(14) « Quelle procréation pour demain ? », Pierre Jouannet, Pour la science , décembre 2012.

(15) http://martinwinckler.com.

(16) « Une charte de coparentalité établie entre les futurs parents, biologiques et sociaux, peut être enregistrée auprès du juge des affaires familiales et être prise en compte en cas de dispute » (coparents.fr). Mais les associations réclament « l’établissement d’un lien de filiation pour tous les parents à l’origine du projet parental » (Les Enfants d’Arc-en-ciel).

 

PMA, procréation médicalement assistée : en France elle est encadrée par la loi n° 2004-800 du 6 août 2004 relative à la bioéthique et réservée aux couples hétérosexuels stériles. « L’homme et la femme formant le couple doivent être vivants, en âge de procréer, mariés ou en mesure d’apporter la preuve d’une vie commune d’au moins deux ans ». Quatre tentatives de FIV peuvent être remboursées par la Sécurité sociale. La PMA inclut les techniques décrites ci-dessous.

IA, insémination artificielle : technique médicale ou « artisanale » au cours de laquelle le sperme d’un homme est prélevé et déposé dans l’utérus ou le vagin d’une femme.

IAD, insémination artificielle avec don de sperme : l’homme qui fournit le sperme ne sera pas un parent social du futur enfant.

FIV, fécondation in vitro : des spermatozoïdes et des ovocytes sont mis en présence dans une boîte de culture.

DPI, diagnostic pré-implantatoire : choix des embryons obtenus par FIV.

 

Petite histoire de l’assistance médicale à la procréation

1884 : première tentative réussie d’IAD (États-Unis).

années 1940 : congélation des spermatozoïdes sans modifier leur aptitude à la fécondation.

1973 : création en France des CECOS, Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humain) qui assurent la collecte des dons, leur conservation et les inséminations simples.

1978 : naissance du premier bébé issu d’une FIV (Royaume-Uni).

1986 : congélation de l’embryon humain.