Préliminaires

, par Louison Bobet

Miguel Amorós
Préliminaires. Une perspective anti-industrielle
Éditions de la Roue, 2015
160 pages, 12 €

Préliminaires de Miguel Amorós est un livre frustrant. Tout est dans le pluriel du titre de cette compilation de textes concis, incisifs et stimulants. La plupart d’entre eux ont été écrits pour engager des débats lors de charlas dans des centres sociaux espagnols au cours des quinze dernières années. Malheureusement, nous n’y étions pas. Contentons-nous donc de ces introductions qui ont assurément le mérite de poser des jalons pour une critique anti-industrielle.

Pour Amorós, la défaite de l’assaut révolutionnaire des années 1970 a réduit considérablement les prétentions subversives contre un capitalisme victorieux et tout puissant. Ainsi, le panorama qu’esquisse Amorós n’a rien de reluisant : « La défaite marque autant la fin des avancées théorico-pratiques des classes opprimées que la dégradation de leur projet ; la non-reconnaissance de ses conséquences fatales alimente la nostalgie des contestataires actuels, incapables d’affronter l’utopie capitaliste victorieuse avec des armes qui ne soient préhistoriques » (p. 76). Outch.

Fidèle au programme de l’Encyclopédie des nuisances (EdN) à laquelle il participa, Miguel Amorós cherche à confronter la critique sociale à notre époque. Si les lectures critiques de Marx sont nombreuses, celles de Debord et des situationnistes sont plus rares, notamment de la part de groupes qui se réclament de leur héritage. L’EdN est de ceux-là et les Préliminaires d’ Amorós s’inscrivent dans ce sillage.

Une lutte des classes sans sujet historique

Chez Amorós, le prolétariat contemporain a perdu son rôle historique et n’est plus le moteur d’un changement révolutionnaire vers un monde libre. De plus, d’une critique de l’aliénation salariale, la crise écologique actuelle nous pousse vers une critique de la production. Pour Amorós, l’individu contemporain est un consommateur avant d’être un producteur de biens et de valeur. Dès lors, un projet autogestionnaire qui conserverait les outils et l’organisation du travail actuels ne mènerait qu’à un capitalisme sans patron. La destruction du système productifsemble une bien meilleure perspective et constitue un préalable à la construction d’un monde libéré de l’exploitation capitaliste.

La critique anti-industrielle que propose Amorós est aussi une lecture de l’histoire. Ainsi, le postulat des Lumières d’après lequel le travail scientifique améliore continuellement l’âme par une maîtrise accrue sur la nature a arraché le présent des cycles saisonniers pour le précipiter vers un avenir fuyant. Dans l’instantanéisation du temps, l’expérience ne s’accumule plus : il n’y a donc pas de fin de l’histoire mais bien une perte de la conscience historique. Le progrès qui nous attendait pour demain a justifié tous les sacrifices pour la construction d’un monde meilleur. Toutefois, non seulement la production industrielle a dégradé la nature jusqu’à ce que la survie de l’espèce devienne un réel enjeu mais l’aliénation grandissante a eu raison de la liberté promise. Ici encore, les critiques de la vie quotidienne et du spectacle que l’on doit aux situationnistes s’avèrent de précieux acquis.

Le territoire et la technique

Autour de la colonisation de l’espace terrestre aux seules fins de la production marchande et de la destruction industrielle de la nature se dresse actuellement, pour Amorós, le front le plus saillant de la lutte des classes : la défense du territoire. Le projet révolutionnaire doit prendre son fondement dans le rapport à la nature. « Le territoire, de nos jours, est une nature mal socialisée ; la société, une humanité mal naturalisée » (p. 115).

Avec cette place centrale donnée aux luttes contre la transformation de la terre en capital vient une critique de l’urbanisme et de la technique. Face à l’extension des « conurbations », la lutte contre les dégâts du progrès ne peut se rallier à une fuite en avant technologique. Au contraire, une désurbanisation des villes et un rapport harmonieux à la nature sont nécessaires pour aspirer à une vie libre. Et à notre survie, puisque deux siècles de progrès industriel ont lié l’espoir révolutionnaire à cette préoccupation. Vaste programme que propose l’introduction à la critique anti-industrielle formulée par Miguel Amorós dans ses Préliminaires. Nous attendons impatiemment l’œuvre.