Psychologie des minorités actives

, par Stéphane Lavignotte

« Ce vieux livre jauni a d’l’idée » : Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives (1979)

par Stéphane Lavignotte, pasteur de la Mission populaire "La Maison verte" (Paris 18e), auteur de La décroissance est-elle souhaitable ? (Texuel, 2010)

«  Il y a des époques où tout semble dépendre de la volonté du plus grand nombre, et des époques minoritaires, où l’obstination de quelques individus, de quelques groupes restreints paraît suffire à créer l’événement, et à décider du cours des choses  ». C’est par ces mots que Serge Moscovici ouvre son traité fameux, Psychologie des minorités actives (1), dans lequel il met en évidence les conditions d’influence des groupes minoritaires dans la société. Un véritable vadémécum pour les mouvements écologistes d’hier et d’aujourd’hui, de la part d’un penseur qui en a été à la fois un acteur historique et un théoricien.

Pour Serge Moscovici, la période qui s’ouvre avec l’après-68 et sa floraison de mouvements de femmes, d’étudiant·e·s, de groupes raciaux, de prisonniers, de « fous », et bien sûr, d’écologistes – il a été lui-même un membre éminent des Amis de la Terre – marque « le passage d’une époque majoritaire à une époque minoritaire   ». L’âge d’or du paradigme fonctionnaliste dans les sciences sociales est révolu, avec sa conception conservatrice de l’autorité s’exerçant verticalement des leaders vers les « déviant·e·s   » pour fabriquer une société de conformisme. S’appuyant sur des expériences de psychologie sociale et sur des exemples historiques (les millénaristes dans l’histoire religieuse, les niveleurs dans l’histoire sociale, Copernic, Galilée, De Gaulle, Robespierre…), Moscovici, lui, voit, au contraire, dans les groupes minoritaires une source fondamentale d’innovation et de transformation des rapports sociaux.

Pour expliquer leur influence, il souligne d’abord que l’intériorisation des normes majoritaires dans la société est variable, et peut être superficielle et dissonante, selon les individus. L’existence d’un conflit intérieur, d’une dissonance dans l’adhésion, suscite donc une prédisposition au changement – que la minorité pourra exploiter.

Moscovici estime donc que c’est le conflit qui est le nœud du changement : « Dès que le désaccord se fait sentir, il est appréhendé comme un état menaçant, créateur d’angoisse. Il indique que le pacte fragile des relations, des croyances et du consensus va être mis en question » (p. 110). La situation la plus favorable au changement, dans ce cadre, est celle où des minorités porteuses de normes fortes, font face à des majorités plus ou moins anomiques (c’est-à-dire sans repères normatifs bien établis).

Un autre élément important du succès d’un groupe minoritaire, pour Serge Moscovici, tient à son style de comportement . Il en met quatre en avant, qui lui apparaissent particulièrement efficaces :

  • « L’investissement » : un style qui indique que le groupe ou l’individu est fortement engagé par un libre choix, et que le but poursuivi est tenu en haute estime, au point que des sacrifices personnels sont volontiers consentis ;
  • « L’autonomie » : donne l’impression que la personne est indépendante, que ses prises de position ne sont pas le fait d’intérêts personnels, sociaux ou affectifs, qu’il n’y a pas de motifs cachés, ni d’intentions manipulatrices ;
  • « La consistance » : indique la certitude, l’affirmation d’un point de vue résolu. Ce type de comportement est très influent non seulement en raison de la confiance en soi qu’il manifeste mais aussi parce qu’il assure à l’interlocuteur qu’un accord avec lui conduira à un consensus solide et durable ;
  • « L’équité » : exprime le souci de tenir compte de la position des autres, d’avoir un désir de réciprocité et d’interdépendance, d’engager un dialogue authentique. « Dans ces conditions, les gens sont davantage préparés à se soumettre à une influence, à changer, parce qu’ils sentent qu’ils ne seront pas seuls à le faire » (p. 153).

Le style de comportement doit être tenu avec cohérence et persévérance. Cohérence entre l’état intérieur et les signaux envoyés (par exemple un ton confiant). Persévérance : les signaux doivent être envoyés de manière systématique afin d’éviter un malentendu de la part du récepteur. Serge Moscovici donne ainsi en exemple la résistance non-violente : elle « oppose la force calme de la détermination et démontre la futilité de la répression physique, qui peut simultanément, susciter l’intérêt pour la cause, puisque les méthodes conventionnelles s’avéreront inefficaces contre elles » (p. 124).

Néanmoins, une minorité efficace doit différencier son comportement interne et externe. Le comportement dogmatique est plus adapté à l’intérieur du groupe en ce qu’il le renforce. Le comportement équitable sera, lui, plus efficace en externe. De ce fait, pour Moscovici, « un groupe ressemble à un organisme vivant. Les rapports entre les groupes sont en grande partie déterminés par la réussite ou l’échec à établir des distinctions, et par le fait que les groupes concernés ont ou n’ont pas un milieu interne » (p. 161). Il applique ainsi son raisonnement à la distinction entre « gauchistes » et « communistes » de la fin des années 70. Les groupes gauchistes s’adressent au monde extérieur comme s’ils s’adressaient à l’intérieur : cela fait une partie de leur succès mais constitue aussi leur limite. Les communistes, au contraire, ont adopté deux styles de comportement bien différenciés : l’un – adapté au milieu interne – vise à maintenir la cohérence et la stabilité du groupe lui-même ; l’autre – adapté au milieu externe – est dirigé vers les autres groupes sociaux. Le premier est dogmatique, le second équitable.

Pourquoi certains groupes n’arrivent-ils pas à adopter une position équitable vers l’extérieur, peut-on alors se demander ? Pour Moscovici, c’est parce qu’ils sont insuffisamment intégrés : « ces groupes manquent de milieu interne ; le
" repliement
" est la seule garantie d’unité, la seule protection contre la dissolution et les dangers de l’environnement externe » (p. 163).

Il en déduit donc un modèle de développement réussi d’une minorité active. Au départ, la phase de différenciation : le groupe se construit de manière rigide à l’abri d’une unité fermée. Puis, une fois son milieu interne formé et séparé de l’environnement externe, il peut développer un comportement flexible : « Son nouveau style "équitable" lui permet de maintenir sa consistance, tout en concluant des alliances, de tenir compte des points de vue opposés au sien, d’ébaucher des compromis, bref d’élargir sa sphère d’influence, sans pour autant prendre le risque d’éclater ou de devenir inconsistan
t
 » (p. 164). S’il a réussi dans son influence, il sera de moins en moins consistant, de moins en moins soumis à son milieu interne, jusqu’à cesser d’être minoritaire, agissant plus par conformisme que par innovation. Serge Moscovici a d’abord utilisé ce modèle pour expliquer la perte d’influence du Parti communiste en France. Dans les années 2000, il s’en servira pour expliquer l’institutionnalisation du mouvement écologiste...

 

(1) Serge Moscovici,
Psychologie des minorités actives
, Paris, PUF, 1991 (1979/1976). Les citations et la pagination proviennent de cette édition.