Quelle vacance ?

, par Thierry Paquot

invité-color {JPEG}

Avec l’été, la fin de l’école, les congés payés, le ralentissement général, vient le temps des vacances, période bénie où l’on ne travaille plus de manière contrainte, heureux moment consacré aux seuls loisirs… Pourtant le mot « vacance », qui dérive du latin
vacare
(« être vide », « être libre », « avoir du temps ») et qui va donner en français « vaquer », c’est-à-dire se consacrer à telle activité, désigne avant tout la possibilité de l’oisiveté. Se rendre « vacant·e » c’est devenir disponible pour autre chose que ce qu’on fait d’habitude. Cette idée d’une liberté ordinaire se retrouve bien dans l’expression « poste vacant », c’est-à-dire « libre ». Un temps « occupé » n’est pas « libre », un territoire « occupé » n’est pas « libre », un peuple « occupé » n’est pas « libre »… Occupation ou liberté, l’alternative semble simple…

Pourtant, la société de consommation persuade chaque individu qu’il a
droit
à des vacances. Qu’il
doit
les prendre et en confier l’organisation à un professionnel, industriel des loisirs. Du coup, ces vacances deviennent une consommation et perdent en partie leur qualité d’inutilité et d’improvisation, leur statut hors économie marchande, de temporalité indéterminée, sans « temps-pour », ouverte à l’imprévu... La société de consommation – et toute l’organisation du travail –, transforme ce droit en devoir, le « devoir de vacance » ! Le mauvais citoyen est celui qui ne participe pas à la vaste transhumance de juillet-août, qui choisit ses rythmes à lui et se trouve à contretemps des autres. Chaque salarié·e doit à l’avance « poser » ses jours sur le gigantesque calendrier impersonnel et faire le compte de sa RTT. Et alors vient l’angoisse du « 
Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?
 »

Dès l’enfance, on nous conditionne au temps plein. Un·e instituteur/rice qui n’occupe pas les enfants en permanence, tolère des pauses, favorise la rêverie, génère inexorablement la fronde de parents mécontents et pétitionnaires : « 
Quoi, elle/il ne sait pas leur donner du travail !
 » Pourtant, ces instants
entre-deux
activités, cette mise sur la touche du jeu collectif, cet
à-côté
du temps occupé, compté, attribué, s’avèrent particulièrement précieux, autant pour la chronobiologie de l’enfant que pour sa capacité à unifier les pièces de ce puzzle dénommé « vie quotidienne ». Aussi n’est-il guère étonnant que la/le futur·e vacancier/ère redoute un temps « vide », tant elle/il est tributaire des rythmes sociaux, de l’
emploi
du temps, des horaires imposés, de cette chronophagie sans souplesse. Alors même qu’une heure ne vaut jamais une autre heure. Une heure d’attente est bien longue tandis qu’une heure de lecture qui vous transporte est toujours trop courte !

Dans la formule « partir en vacances », il y a « partir » et « vacances ». « Partir », afin de rompre avec la routine et ses paysages familiers et « vacances » pour oser déguster le temps telle une gourmandise, en réorienter le cours, en perturber le déroulé chronologique, le faire sien. Pour jouir de ses vacances, il convient d’apprendre à être vacant·e, c’est-à-dire à combiner la disponibilité et la disposition, ou pour le dire autrement savoir être attentif/ve et attentionné·e ! On vous le rendra bien.

 

Thierry Paquot milite pour une écologie temporelle dans son
Art de la sieste
(Zulma, 1998) et son
Petit Manifeste pour une écologie existentielle
(Bourin-éditeur, 2007). Dans
Un philosophe en ville
(Infolio, 2011), il aborde les saisons, les jours, les nuits, la quotidienneté…