Région ou biorégion ?

, par Thierry Paquot

La bibliothèque verte de Thierry Paquot

La région n’a rien de naturel, c’est une construction sociale datée. Autant dire que sa délimitation géographique est tributaire de ce qu’on entend par le mot « région ». Est-ce un simple découpage administratif ? Un échelon dans l’organigramme de la gouvernance d’une nation ? En France, les régions ne sont pas le résultat d’une conviction régionaliste – qui privilégierait la décentralisation en attribuant aux habitant·e·s d’une région les prérogatives de son auto-gouvernement, indépendamment de l’autorité nationale –, mais de la volonté de l’État de « moderniser » son administration et éventuellement de se rapprocher des citoyen·ne·s. C’est avouer que le futur passage de 22 régions (+ 5 départements et régions d’outre-mer) à 13, proposé par le gouvernement en juillet 2014 et approuvé par l’Assemblée Nationale, est un acte politique sans aucune concertation, sans réel débat public et référendum, et surtout sans bilan de l’expérience historique des régions. Les raisons de cette diminution du nombre des régions et ses conséquences, aussi bien économiques qu’institutionnelles, demeurent « générales », pour ne pas dire imprécises (il est en effet particulièrement difficile de chiffrer le coût de fonctionnement des « nouvelles » régions, la réorganisation territoriale que cela entraîne, les effets sur l’emploi des fonctionnaires, etc.). Cette décision n’est portée par aucun enthousiasme citoyen. Il faut avouer que le régionalisme, qu’il soit indépendantiste, décentralisateur ou fédéraliste, n’a guère de militant·e·s audibles. Il n’existe plus de mouvements culturels populaires comme la France en a connu, non sans ambiguïté, à la fin du XIXe siècle avec le Félibrige et Frédéric Mistral (1) , par exemple, ou après la seconde guerre mondiale avec les Occitan·e·s et les Breton·ne·s. Un théoricien comme Robert Lafont est bien oublié ainsi que sa Révolution régionaliste (1967) et des écrits de Bernard Charbonneau on retient rarement Sauver nos régions. Écologie, régionalisme et sociétés locales (1991).

L’écologie politique, qui s’efforce de penser et d’agir dialectiquement en prenant en compte à la fois le global et le local, ne saurait se désintéresser du régional, cette échelle territoriale propre à la mise en œuvre d’actions soucieuses de l’environnement, de ce qui fait environnement. Ce territoire régional qu’on peut appeler « biorégion » ne correspond aucunement à une circonscription électorale ou à un pan de l’État, il en est même l’alternative en actes. En effet, il attend d’autres modalités démocratiques (mandats plus courts, tirage au sort pour certaines responsabilités, budgets participatifs, référendums d’initiative citoyenne, débats publics thématiques, etc.) et promeut une réelle autonomie par rapport à la tutelle étatique. Le cadre national apparaît alors comme une survivance d’une époque révolue qui perdure cahin-caha tandis que l’Union européenne patine sans boussole politique.

Alberto Magnaghi préconise le réseautage des bio-régions urbaines à l’échelle de l’Europe, puis du monde, afin d’impulser une « mondialisation par le bas » répondant à la « mondialisation par le haut » que le capitalisme financiarisé entretient. Après la publication, il y a quinze ans, de son livre fondateur, Il progetto locale. Verso la coscienza di luogo , il récapitule ses idées et travaux dans La Biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun (2). Qu’entend-il par là ? « Cela veut dire que le territoire, conçu et géré comme un bien commun, n’est plus une plate-forme instrumentalisée mais devient le lieu central dans la production de la richesse, c’est-à-dire dans l’économie, et que le gouvernement du territoire devient l’activité de construction des politiques économiques, sociales, environnementales, paysagères qui concourent à fournir les bases concrètes de production de nouvelles richesses soutenables. Les institutions qui régissent le territoire comme un bien commun n’interviennent donc pas sur les effets du développement et sur la conservation de quelques aires préservées du développement. Au contraire, elles exercent leur gouvernement directement sur le développement et sur la qualité du développement local auto-soutenable » (p. 23). Ce retour au territoire exige une excellente connaissance de son histoire mais aussi et surtout de ses potentialités écosystémiques tant c’est avant tout l’association des humain·e·s et du vivant qui confère à cette région sa qualité de biorégion. Le vivant se « débrouille » tant bien que mal, alors que les habitant·e·s, eux/elles, ont été dépossédé·e·s de leur appartenance à un territoire, ils/elles en sont au mieux les consommateurstrices passif.ve.s. La biorégion n’est concevable qu’à partir de cette auto-reterritorialisation de chacun.e qui exalte « une nouvelle relation de coévolution entre habitants/producteurs et territoire », qui soit « capable, à travers des formes partagées et communautaires de "soin" des valeurs patrimoniales reconnues comme biens communs, de déterminer les équilibres durables entre établissement humain et milieu ambiant en reconnectant de nouveaux usages, de nouveaux savoirs, de nouvelles technologies à la sagesse environnementale historique » (p. 151). Alberto Magnaghi n’imagine pas la création de biorégions sans au préalable un vaste et profond mouvement de conscientisation environnementale. Il faut bien le reconnaître, nous en sommes loin…

Ce régionalisme écologique, qui ne se réduit pas à la défense des campagnes contre les villes mais pense l’urbain dans sa constante interrelation avec la région dans laquelle et avec laquelle il déploie ses activités paraît récurrent ; il a déjà été, avec d’autres mots et d’autres méthodes, envisagé, en particulier par l’Écossais Patrick Geddes (1854-1932), puis par son « élève » américain Lewis Mumford (1895-1990) (3). Le premier, sexologue, botaniste, biologiste, rénove en 1892 une tour à Edimbourg et en fait un lieu d’observation, l’Outlook Tower, afin d’accompagner les habitant·e·s dans la découverte de leur ville et de sa région. Il met au point le regional survey qui documente l’habitant·e sur cette démarche nouvelle qu’il nomme civics, ce que Françoise Choay traduit par « polistique » – et surtout pas par « instruction civique ». Patrick Geddes pense qu’un·e citoyen·ne informé·e en vaut deux, aussi accumule-t-il les données sur son territoire, les présente-t-il dans une exposition (la première des cities exhibitions date de 1910), les discute-t-il lors de débats publics et au cours de l’élaboration d’une planification territoriale collective. Le second, Lewis Mumford, combinera ces « outils » aux réalités américaines (importance du « voisinage », neighborhood , de la « communauté », community , et de la présence constante de la « nature », par exemple). C’est en 1915 qu’il découvre l’œuvre de Patrick Geddes ; l’année suivante il lui écrit, puis l’invite à effectuer une tournée de conférences qui aura lieu en 1923, au moment où il cofonde avec un groupes d’intellectuel·le·s « critiques » (comme l’architecte Clarence Stein et la spécialiste du logement, Catherine Bauer) la Regional Planning Association of America qui sera à l’origine de la création de deux réalisations urbaines, Sunnyside Gardens à Queens (NY) et Radburn à Bergen County dans le New Jersey, inspirées à la fois par la Garden-City d’Ebenezer Howard et par la décentralisation telle que la conçoit Piotr Kropotkine dans Champs, usines et ateliers . C’est Geddes qui lui conseille de lire George P. Marsh (Man and Nature, 1864) et Mumford, comprenant alors comment l’homme modifie son environnement, imagine une région « naturelle », « organique », qui magnifie les interactions amicales entre les humain·e·s et le vivant (faune et flore), sans que les premier·e·s dégradent, détruisent, se subordonnent le second. Il s’intéresse aussi bien aux écrits et réalisations d’Andrew Jackson Downing qu’à ceux de Frederick Law Olmsted afin de combiner au mieux ville et campagne en une biorégion inédite et prometteuse (4).

Nous devons mieux connaître d’où nous venons pour savoir où nous souhaitons aller, aussi est-il essentiel de ne pas perdre le fil vert des expérimentations, des idées, des alternatives, que la culture dominante ne cesse d’isoler, de dénigrer ou, pire, d’ignorer.

(1) Le Félibrige est un mouvement poétique né en 1854 pour la défense du provençal et plus généralement de l’occitan. Frédéric Mistral, son plus célèbre représentant, a obtenu le prix Nobel de littérature en 1904.

(2) Le Projet local a été traduit en français et publié aux éditions Mardaga, à Liège, en 2003, sous le regard attentif de Françoise Choay. La Biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun est publié directement en français par Eterotopia France (collection « Rhizome ») en 2014.

(3) Il existe de très nombreux textes qui présentent et commentent la conception « régionaliste » de Lewis Mumford ; je recommande plus particulièrement : Community Planning in the 1920’s , par Roy Lubove (Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 1963), Education for Transformation : Implication in Lewis Mumford’s Ecohumanism , par David R. Conrad (Palm Springs, ETC publication, 1976), « The Use of Catastrophism : Lewis Mumford, Vernon L. Parrington, Van Wyck Brooks, and the End of American Regionalism », par John L. Thomas ( American Quarterly , vol.42, n°2, juin 1990), Lewis Mumford. Public Intellectual , sous la direction de Thomas P. Hughes et Agatha Hughes (New York, Oxford University Press, 1990), Revolt of the Provinces : The Regionalist Movement in America, 1920-1945 , par Robert L. Dorman (Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 1993), Lewis Mumford and the Ecological Region : The Politics of Planning , par Mark Luccarelli (New York, The Guilford Press, 1995).

(4) Lewis Mumford aborde fréquemment cette question, dès The Story of Utopias (New York, Boni and Liveright, 1922), puis de façon éparpillée dans divers articles (« The Theory and Practice of Regionalism », Sociological Review , n° XIX, XX et XXI, 1927 et 1928) et chapitres (« Regional and Dramatics Sallies », dans Sketches From Life (New York, The Dial Press, 1982). Quant aux rapports de Mumford avec Geddes, l’introduction de Frank G. Novak à Lewis Mumford & Patrick Geddes. The Correspondance (Londres, Routledge, 1995), est éclairante.