Repenser la question sociale

, par Sandrine Rousseau

La question sociale demeure prisonnière d’un cadre de pensée productiviste, mais l’écologie politique lui offre une opportunité de renouveau. Par Sandrine Rousseau, économiste et membre du bureau exécutif d’EELV.

L’écologie est-elle un luxe ? Il est vrai que, dans les campagnes électorales où les questions de chômage et de pouvoir d’achat sont centrales, les écologistes sont à la peine. On leur reproche souvent d’avoir pour seul programme social la création « d’emplois verts », entre greenwashing de métiers traditionnels et création d’activités annexes. Pourtant la lutte contre la précarité, le mal travail et les emplois indécents sont au cœur du message écologiste. Mais ce discours pour une « écologie sociale » est-il audible ?

Redéfinir le social

D’abord un constat : la définition de ce qui est « social » n’a rien de naturel. Elle est marquée par le compromis salarial fordiste, ou, pour le dire autrement, est perçu comme « social » ce qui s’accorde avec un déplacement vers les salarié·e·s du curseur du compromis salarial fordiste. Rappelons-en les grandes lignes : une hausse majeure de la productivité (et donc une aliénation plus grande du travailleur) en échange d’une séparation stricte entre travail et hors travail, et une croissance régulière du pouvoir d’achat. D’un côté abandon de l’autonomie, de l’autre amélioration de la capacité à accumuler les biens matériels.

Le progrès technique, des ressources environnementales gratuites et la mise au travail salarié des femmes ont en grande partie permis de faire fonctionner ce consensus relatif jusqu’aux années 1980. Mais depuis trente ans ce modèle a atteint ses limites sociales, environnementales et familiales.

Jusqu’à présent, c’est la crise de l’emploi qui a le plus attiré l’attention. Le chômage de masse a mis à l’agenda les « plans » de création d’emplois : pression sur le SMIC, allègements de cotisations, dégrèvements en tous genres, usage de travailleurs bon marché (délocalisé·e·s, immigré·e·s, femmes en reprise d’activité, etc.). Ces politiques ont eu en commun de mettre l’accent sur la dimension quantitative de l’emploi, laissant dans l’ombre les questions liées à la qualité et au sens des emplois ainsi créés.

A travers ce nouvel objectif – la baisse du coût du travail – la bourgeoisie a pu protéger ses positions en profitant de deux atouts : son patrimoine (et les revenus qui en découlent), et la schizophrénie du travailleur fordiste. Les riches ont la possibilité de « vendre » un travail qualifié. Ils et elles achètent ensuite en grande partie des biens ayant requis une force de travail peu qualifiée, achetée à vil prix... Pour les pauvres, la situation est plus compliquée : ils et elles vendent et achètent ce travail devenu bon marché. Alors si pour les un·e·s la baisse du coût du travail devient aisément un objectif souhaitable puisqu’il renchérit leur pouvoir d’achat relatif... Pour les second·e·s la situation est plus complexe : les intérêts du consommateur et du travailleur non qualifié sont bien souvent antagoniques.

L’écologie politique est, à l’opposé, une rupture fondamentale de ce compromis. Elle ne souhaite pas renégocier la position du curseur, elle vise à remettre en cause les termes de l’échange. En ce sens, sa position « sociale » est plus complexe. Elle ne peut se contenter d’affirmer vouloir distribuer plus de pouvoir d’achat. C’est la notion même qui doit être déconstruite, avec celles de productivité et de croissance...

Transformer l’emploi

Le modèle écologiste peut défendre un nouvel échange s’appuyant sur la double transformation de l’emploi et de la consommation. Or, changer l’emploi ne consiste pas à créer des « emplois verts » (dans le cadre d’une croissance verte et qui permettrait de distribuer des gains de productivité verts sous forme de voitures vertes, de lessives vertes et de papiers recyclés...) mais à rendre les emplois réellement « soutenables ».

Un nouveau rapport salarial doit être construit autour de trois transformations radicales.

Changement d’abord des modes de rémunération. Le salaire repose traditionnellement sur l’idée d’un échange individualisé entre un employeur et un·e salarié·e. Il rémunère une qualification, un effort, un mérite individuels... Or la production relève d’un processus collectif. Les compétences sont socialement produites, la productivité n’est pas individualisable, la réussite ou non dépend bien plus d’une conjonction de facteurs collectifs que de l’héroïsme d’un producteur isolé. Par conséquent la rémunération (et la qualité des emplois) ne peut pas être individualisée, et nous devons aller vers une socialisation croissante des revenus. Si le salaire ne représente pas une contribution individuelle à la production (impossible à établir de manière crédible), alors les inégalités que l’on observe ne se justifient pas. L’augmentation des minima sociaux et du SMIC, la mise en place d’un salaire maximal, le retour à une fiscalité fortement progressive sont les traductions concrètes de ce constat simple.

Deuxième révolution : celle du temps de travail. Le fordisme a scellé une séparation stricte entre travail et hors-travail. La flexibilisation récente a remis en cause cette situation en permettant au travail de déborder sur la vie privée et familiale (imposition d’horaires flexibles et a-sociaux, travail au sifflet, etc.). Le modèle de production écologiste doit imposer le hors-travail à l’entreprise : congés parentaux ou pour activité bénévole, assouplissement des règles d’absences, renouveau de la régulation des pauses et de l’intensité du travail, développement de la formation des adultes (au-delà de la stricte formation professionnelle).

Troisième axe de transformation : la réappropriation par les salariés de leur travail. Trente ans après les lois Auroux, il est plus que temps de redonner une impulsion à la démocratie en entreprise. La production est collective, les décisions doivent l’être également. La présence syndicale, le rôle des instances représentatives, les droits individuels face à la hiérarchie ne sont pas des gadgets pour temps prospères mais les exigences d’un nouveau rapport salarial.

Parallèlement, c’est le mode de consommation qu’il convient de modifier radicalement en promouvant une autre approche de la richesse. L’accumulation matérielle de biens individuels a atteint ses limites. Les gains en termes d’efficacité énergétique ne seront pas à la hauteur des enjeux. De nombreux travaux ont montré que le bien-être n’est pas corrélé à la richesse matérielle : le temps libre, l’accès à des services non marchands, l’usage de biens collectifs sont des éléments essentiels, aux impacts environnementaux limités, qu’il faut développer.

Mais la dimension « sociale » de l’écologie politique tient surtout à son objectif prioritaire de lutte contre les inégalités. La rareté implique inévitablement un partage des ressources et cela d’autant plus que l’impact sur l’environnement de la consommation des plus riches est particulièrement grand.

Changement du travail, transformation de la consommation, marche vers une plus grande égalité, l’écologie politique n’est pas un peu, beaucoup ou passionnément sociale. Elle n’est pas partiellement compatible avec le socialisme, elle en est le renouvellement, l’approfondissement, l’adaptation incontournable à un monde épuisé. Pour souligner le potentiel de radicalité que contient l’écologie, certains parlent d’éco-socialisme. L’expression est belle, mais cela pourrait bien être, tout compte fait, un pléonasme.


Faut-il taxer l’énergie ?

« Dans notre modèle marchand, le système de prix offre des signaux sur lesquels on peut agir : taxer certaines consommations et en subventionner d’autres est à la base de la fiscalité écologique. (...) L’instauration d’une contribution climat-énergie qui permette à terme de donner un signal-prix sur les consommations les plus polluantes est nécessaire. (…) La critique la plus fréquemment adressée à ce type de mesures est qu’elles seraient particulièrement pénalisantes pour les plus pauvres. (…) Les dépenses énergétiques couvrent en effet près de 15 % des revenus des 20 % les plus pauvres, contre à peine 6 % de ceux les plus riches ou encore 6 % pour les Parisiens et 12 % pour les ruraux… Pourtant, une taxe de ce type est aussi l’occasion de redistribuer les richesses. (…) Ainsi, redistribuée intégralement de manière forfaitaire aux ménages, une taxe de 40 euros par tonne de carbone améliorerait de 0,5 % le revenu consommé réel des 20 % les plus pauvres. Ce montant dépasserait 2 % pour une taxe de 200 euros la tonne. Mieux, rien ne nous empêche d’imaginer un transfert lui-même progressif, à l’image de ce qui a été fait au Danemark, où la moitié des gains issus d’une taxe environnementale a été utilisée pour les allocations familiales. Certes, les plus pauvres consomment proportionnellement des biens plus intenses en énergie et en carbone, mais ils consomment toujours beaucoup moins en valeur absolue [que les plus riches]. La redistribution est ainsi relativement aisée. »

Sandrine Rousseau, Oui, l’écologie, c’est social ! , Les Petits Matins, 2012, pp. 93-96.