Revenu garanti : vers le travail invisible

, par Irène Pereira

altercapitalismepar Irène Pereira

Le revenu garanti donne lieu à de grands enthousiasmes et à une abondante littérature qui en propose des formes diverses : allocation de citoyenneté, revenu universel, revenu de base… Mais cette bonne idée est sous-tendue par certains présupposés peut-être discutables.

La critique du travail productif

Les théories du revenu garanti s’appuient sur une remise en question de la centralité du travail au profit de la notion d’activité. En effet, il s’agit de déconnecter le travail du revenu. En cela, les différentes conceptions du revenu garanti entendent remettre en question la théorie de la valeur travail commune au libéralisme économique classique et à la théorie marxiste. Pour les économistes de ces deux courants, la richesse créée provient du travail.

En outre, le libéralisme économique classique, ainsi que les auteurs socialistes tels que Marx ou Proudhon, accordent une centralité au travail productif. Dans le cas de l’économie libérale, c’est l’industrie qui est la source de la richesse des nations. Dans le cas du marxisme, le travail productif est celui de l’ouvrier. Cette centralité accordée à l’industrie et au travail productif entre en contradiction avec les conceptions écologistes qui remettent en question l’industrialisation et le productivisme.

Les théories du revenu garanti entendent substituer à la centralité du travail productif la notion d’activité. La richesse sociale créée ne serait pas seulement liée au travail productif. Ce qui explique que l’on puisse déconnecter le travail et le revenu. Le revenu pourrait être dans ce cas alimenté par exemple par un prélèvement sur le capital financier qui générerait de l’argent indépendamment de l’économie productive.

Mais la notion d’activité implique également la revalorisation d’autres dimensions de l’existence humaine, autres que le travail productif : telle que la création artistique ou encore l’engagement associatif ou politique par exemple...

Néanmoins la promesse d’une nouvelle société moins centrée sur le travail productif et prenant plus en compte l’activité ne comporte-t-elle pas des impensés discutables susceptibles de favoriser l’exploitation ?

Revenu garanti et travail reproductif

Pour discuter de la place du travail et de l’activité, il peut-être intéressant de s’appuyer sur les recherches féministes. Les théoriciennes féministes ont élaboré une notion particulièrement intéressante de travail avec la notion de travail reproductif. Les théoriciens socialistes du XIXe siècle comme Marx ou Proudhon, se sont centrés sur le travail productif. Le travail reproductif, qui permet la reproduction de la force de travail, n’est pas analysé en tant que travail exploité. Pire encore, il se trouve naturalisé. L’hominidé devient pleinement humain par le travail productif par lequel il transforme la nature, et en transformant la nature, il se transforme lui-même. Cela signifie à l’inverse que le travail reproductif est simplement le travail destiné à la conservation et à la reproduction de la vie biologique.

En réalité, le travail reproductif se trouve par-delà nature et culture. Il est en continuité avec la nature : l’alimentation, la reproduction... Mais ce travail reproductif chez l’être humain n’est jamais pure nature, il est toujours également, en même temps, une activité culturelle. Il n’y a rien de naturel à ce que ce soient les femmes qui s’occupent des tâches liées à l’alimentation par exemple.

Mais, en outre, la notion de travail reproductif conduit non pas à mettre en avant la transformation de la nature dans la production, mais la conservation de ce qui est. Cette dimension est également présente dans un autre concept des théories féministes, « le travail du care ». To care signifie « prendre soin ». Le travail du care s’inscrit dans un rapport à la nature et à autrui qui ne vise pas la production ou l’exploitation, mais qui a pour fonction de préserver. Il s’agit d’une éthique de la sollicitude. En cela, le travail reproductif n’est pas incompatible avec une écologie, mais au contraire il s’accorde pleinement avec un rapport respectueux à la nature.

Outre le fait d’avoir appuyé leur théorie non pas sur le travail productif mais reproductif, les féministes matérialistes ont montré que le travail ne pouvait pas être réduit à l’emploi. Il existe un travail des femmes qui est gratuit et non rémunéré mais qui pourtant est susceptible d’un équivalent monétaire. En effet, certains payent des femmes de ménage ou des baby-sitters pour effectuer le travail que font gratuitement encore majoritairement les femmes au sein du foyer. Le temps consacré dans les couples à effectuer les tâches ménagères ou à s’occuper des enfants – en particulier leur faire faire les devoirs – reste encore largement à la charge des femmes. Il existe donc un travail et pas seulement une activité en dehors de l’emploi.

Or la limite de la notion de revenu garanti, c’est qu’en se centrant sur l’activité et en considérant la notion de travail comme une catégorie historiquement relative, liée par exemple au capitalisme, elle peut conduire à invisibiliser des formes d’exploitation du travail qui se déroulent en dehors de l’emploi et de la sphère productive.

La notion de revenu garanti ne nous préserve en rien de l’exploitation dans la sphère domestique. L’existence de la double journée chez les femmes ne peut pas être réduite à la simple explication qu’elles sont dépendantes financièrement de leur mari et qu’un revenu garanti ferait disparaître cette dépendance. De fait, pour des raisons qui ne tiennent pas uniquement à la répartition des revenus dans le couple, la répartition des tâches ménagères entre les sexes n’est pas la même.

Valorisation de l’activité et dévalorisation des classes laborieuses

La valorisation de l’activité – action politique ou méditation intellectuelle – est présente dans la pensée aristocratique grecque sous la forme de la notion de loisir. Le loisir s’oppose au labeur contraint de l’esclave. Mais le loisir de l’aristocratie grecque trouve sa condition de possibilité dans l’exploitation du travail des esclaves qui assurent la matérialité de l’existence : le travail permettant de maintenir la vie biologique.

Le mouvement ouvrier a eu à cœur de déconstruire l’image d’une bourgeoisie industrieuse. Au contraire, il n’a eu de cesse d’affirmer que ce n’était pas à son travail qu’elle devait sa richesse, mais à l’exploitation du travail des classes laborieuses. La bourgeoisie industrielle serait ainsi un parasite social au même titre que l’aristocratie ou que le clergé sous l’Ancien Régime.

Aujourd’hui, certain·e·s tenant·e·s du revenu garanti justifient sa mise en place par l’existence d’une classe créative constituée d’artistes ou d’intellectuel·le·s précaires pour qui les catégories de travail manuel productif ne s’appliquent pas et pour qui il n’est pas possible de limiter l’activité à la durée légale du travail rémunéré.

Néanmoins ce modèle, centré sur les classes créatives, conduit à invisibiliser et à dévaloriser, comme un archaïsme historique, les travaux visant à assurer la matérialité de l’existence. Or, justement, toute la réflexion autour d’une économie de la transition, contre la mondialisation économique libérale, vise à rappeler l’importance des savoir-faire matériels, comme ceux d’ordre agricoles, qui permettent aux sociétés d’assurer leur autonomie alimentaire.

Individualisme libéral et contrôle démocratique

Certaines formes de revenu garanti reposent sur l’inconditionnalité du revenu qui ne doit être soumis à aucune condition d’activité. Mais on peut se demander si une telle conception n’est pas conduite à réitérer les présupposés de l’individualisme et de l’hédonisme libéral. L’individu doit avoir le droit à un revenu pour pouvoir faire ce qu’il lui plaît sans considération de son appartenance à une société et à un milieu naturel.

Il est tout d’abord possible de se demander si on ne doit pas considérer le revenu comme le produit non d’un individu, mais d’une activité collective. A l’inverse de l’activité individuelle centrée sur un plaisir narcissique, le travail est un fait social qui implique, du fait de la division du travail, des relations entre les individus.

De fait, l’existence d’un tout social suppose un contrôle démocratique sur la richesse produite au sein de la société et la manière dont elle est utilisée. Quelles activités doivent être favorisées par la richesse collective ? En effet, on peut se demander s’il s’agit de subventionner des individus pour qu’ils se livrent par exemple à des activités polluantes ou à la production d’objets de consommation inutiles ou autres...

En définitive, les théories du revenu garanti peuvent aboutir à des positions discutables. En réduisant la notion de travail au travail productif salarié, elles peuvent être conduites à invisibiliser des formes de travail exploitées existant en dehors du système productif. En outre, la centralité accordée à la notion d’activité peut reconduire la dévalorisation sociale du travail manuel laborieux qui vise à assurer les besoins de base des citoyen·ne·s.