Rien ne sert de courir sur un tapis roulant

, par Olivier Merly

Dans son ouvrage Accélération [1] , fruit d’une approche originale et critique de la question du temps dans nos sociétés « modernes », Hartmut Rosa tente de tirer au clair le paradoxe qui veut que plus nous perfectionnons nos outils techniques, nos processus de production, nos moyens de communication, et plus nous changeons avec eux, plus nous nous trouvons pris par ce sentiment diffus et partagé de manquer de temps.

En effet, depuis la fin du moyen-âge et le début de l’époque moderne, les sociétés européennes connaissent un emballement continu de leur rythme de vie concomitant à celui, erratique, du changement et du renouvellement technique, lui-même stimulé par la quête de la productivité et de l’accumulation ainsi que par les horizons de promesse d’un temps ascendant, linéaire et progressiste. Ce mouvement permanent d’amélioration technique, particulièrement criant en matière de transports et de moyens de communication, génère des effets de contraction spatiale et temporelle : les distances se réduisent au fur et à mesure que se relayent des appareils de plus en plus rapides et efficients, tant et si bien que l’espace et le temps ne sont plus strictement enchâssés l’un dans l’autre. L’innovation technologique [2] soutenue et permanente, supposée nous faire gagner du temps dans nos activités quotidiennes, participe de l’accélération de tous les facteurs de la vie et nous conduit à accomplir plus de tâches en moins de temps, sans pour autant nous en libérer, nous invitant alors à souhaiter de nouvelles innovations afin de nous permettre à nouveau de dégager du « temps libre » durant lequel finalement nous allons accomplir plus de tâches encore... Le paradoxe dans cette logique d’accélération, dont les effets se font sentir aussi bien au niveau du changement social qu’à celui, individuel, du rythme de vie et des sentiments qui l’accompagnent – stress, peur, confusion, dépression, euphorie –, se manifeste dans l’effet de « sur place » qu’elle engendre et dans la fixation qu’elle opère du sujet moderne au temps présent. Ainsi, avec pour horizon d’attente et pour cap la « vie bonne » et bien remplie, chaque être humain s’engage dans une quête infinie d’expériences, guette et saisit au vol toutes les opportunités qui s’offrent à lui sur un rythme effréné et lui permettent de composer un récit de vie, cohérent sur le court terme : celui d’un être souvent submergé par le flot du choix incessamment renouvelé au présent, se précipitant toujours plus vite vers plus de célérité, vers une intégration accrue, consciente ou pas, aux logiques systémiques de l’économie, vers nulle part en particulier, en somme.

Notre planète, joli grain de poussière d’étoile au milieu de l’univers, est d’autant plus petite que ses dimensions diminuent au fur et à mesure que l’intelligence humaine cherche et trouve des solutions pour en traverser plus rapidement les étendues.

Pourquoi ne pas chercher d’autres rythmes, plus « naturels », pour se balader sur ce merveilleux caillou, plutôt que de se précipiter d’un côté à l’autre sans autre but que de continuer d’avancer, toujours plus
vite ?

Notes

[1Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps , trad. D. Renault, Paris, La Découverte, coll. « Théorie critique », 2010.

[2La technologie, à titre de définition parcellaire, correspond à la convergence de savoirs scientifiques, pratiques et techniques, avec la force transformatrice de l’industrie. Elle compose également un registre de discours expert intégré à celui de l’économie, et qui implique une forte réification du monde, perçu comme espace pour l’humain, comme ressources utilisables, comme environnement modulable et perfectible.