Se changer soi pour changer le monde

, par Nicolas Marquis

Le développement personnel, en apparence critique de l’individualisme qui se déploie autour de nous, promeut une vision au fond très libérale de la société. Qu’est-ce que militer pour un changement politique dans ce système de pensée ? Premières réponses avec Nicolas Marquis, auteur de Du bien-être au marché du malaise. La Société du développement personnel (PUF, 2014). Propos recueillis par Aude Vidal.

L’An 02 : Vous avez écrit sur le développement personnel un ouvrage tiré de votre thèse qui s’attache à la réception de cet objet. Qu’avez-vous appris de cette étude ?

Nicolas Marquis : Ça ne sert pas à grand-chose de réfléchir ces ouvrages à partir de leurs effets, parce que c’est très difficile à démontrer. J’ai plutôt tenté de poser la question dans l’autre sens : comment est-il possible que, dans la société dans laquelle nous nous trouvons, un certain nombre de personnes trouve du sens au fait de lire ces ouvrages ? La réponse que j’ai tenté de développer, c’est que ces ouvrages correspondent à un horizon, à un environnement normatif qui valorise fortement l’autonomie individuelle, le fait de s’en sortir lorsqu’on rencontre des problèmes. C’est quelque chose qui spécifie, comme l’appelle Alain Ehrenberg (1), la « société de l’autonomie comme condition ». Dans ce type de société-là, l’autonomie est une qualité présupposée à chaque individu, quel qu’il soit, à quelque stade de sa vie qu’il soit. C’est cette fameuse métaphore qu’on entend très souvent et dont on fait même des films, selon laquelle nous n’utilisons que 10 % des capacités de notre cerveau. Elle présuppose un être humain affublé de ressources intérieures qu’il ne maîtrise pas mais qu’il peut chercher à rendre utilisables au prix d’un travail sur lui-même. C’est moins étonnant, si on prend les choses comme ça, d’observer des individus qui, face à un problème dans leur vie, alors que d’autres ressources comme la médecine se sont révélées insuffisantes, se dirigent vers ces ouvrages dont ils me disent par ailleurs qu’en temps normal ils ne les auraient jamais lus.

L’action de soi sur soi possède une dimension de prestige social. Non seulement c’est une action qui possède une efficacité, probablement, mais c’est aussi une action qui permet de se différencier des autres. Et les lecteurs et lectrices de développement personnel tiennent très fort à cette fracture entre ceux et celles qui travaillent sur eux-mêmes et celles et ceux qui ne travaillent pas sur eux-mêmes, en considérant que les premier·e·s sont plus loin sur un chemin de vie que les second·e·s. Cette métaphore du chemin de vie était très frappante, elle montre bien les représentations selon lesquelles un être humain, c’est toujours quelque chose en évolution. Ne pas chercher à évoluer, se contenter de ce qu’on a, c’est le prototype de la vie ratée. Je ne dis pas ça de façon critique mais seulement descriptive : il y a quelque chose comme une logique d’entrepreneuriat de soi dans le sens où le soi, même pour les partisan·e·s de la décroissance, est perçu comme une entité dont il faut veiller à la croissance.

Le discours du développement personnel semble pourtant très critique de la société.

Il ne fait que reprendre un discours social très répandu dans les sociétés individualistes, les sociétés qui mettent l’individu au pinacle de leurs valeurs, qui font de l’autonomie personnelle le but de toute vie, qu’il faut pouvoir respecter comme telle. Dans ces sociétés individualistes-là, surtout en France républicaine, la crainte de la dissolution de la société est complètement coextensive de cette promotion de l’individualisme. Les ouvrages de développement personnel jouent pleinement ce jeu. En soi, sociologiquement, on peut tout à fait les considérer comme des véhicules de promotion de l’individualisme. Mais eux veulent signifier qu’ils sont bien sûr contre l’individualisme rampant des sociétés. Il n’y a en réalité aucune contradiction là-dedans, car il ne s’agit pas du même individualisme. Les sociologues parlent d’individualisme logique, tandis que les ouvrages de développement personnel parlent d’un individualisme moral. Le développement personnel de langue française, qui revendique souvent ses préoccupations sociétales, a fortement intégré l’idée que quelque chose ne va pas dans le monde. Ce quelque chose peut être décrit de façons fort différentes : soit nous n’arrivons plus à communiquer, soit nous sommes déconnecté·e·s de la mère Nature, ça peut être plein de choses différentes. Un portrait assez apocalyptique de la société dans laquelle nous nous trouvons, mais en même temps avec cet idée optimiste selon laquelle de plus en plus d’individus – c’est un récit profane très ancien, dont on retrouve notamment une version New Age – vont devenir eux-mêmes et que cela va produire un basculement général. Mais devenir soi-même, on se demande ce que ça veut dire. Et là j’ai été frappé de voir que devenir soi-même ça voulait forcément dire se libérer des entraves sociales.

C’est intéressant de voir que le développement personnel est anti-sociologique, dans le sens où il perçoit le monde social comme étant uniquement quelque chose de contraignant dont il faut se détacher. Se détacher de sa famille, de son boulot qui nous pousse au stress, libérer sa créativité contre un environnement qui nous limite, etc. Il n’arrive absolument pas à concevoir que la promotion de l’autonomie, du détachement des normes sociales, est peut-être la plus contraignante des normes sociales qui existe. Si vous demandez aujourd’hui à n’importe qui si pour lui ou elle c’est une bonne chose de copier ses parents, tout le monde vous dira : « Non, il faut absolument que je sois moi-même ».

Le projet du changement social est maintenant inscrit au cœur du développement personnel. Un bouquin de 2008 de Thomas d’Ansembourg, l’un des auteurs qui m’a ouvert son courrier des lecteurs, s’intitule Qui fuis-je, où cours-tu, à quoi servons-nous ? Vers l’intériorité citoyenne. En travaillant sur moi, je contribue à un ensemble, par des voies un peu magiques – il n’y a pas d’ésotérisme là-dedans, c’est par le truchement de la communication non-violente. Les disputes de couple, les mésententes politiques, les relations entre la Chine et l’Europe, tout ça peut être interprété [comme un problème de communication]. Il y a cette idée de trouver des clefs qui permettent de régler à la fois l’intériorité et à la fois l’aspect citoyen dans notre vie.

Ce souci du changement social se retrouve également chez les lecteurs. J’ai été très frappé, quand j’ai commencé les entretiens avec les lecteurs et lectrices de développement personnel, de les voir systématiquement commencer par se défendre, alors même qu’ils et elles avaient accepté de me rencontrer à ce titre parce que j’avais mis des annonces dans les librairies. Quasi-systématiquement, j’avais une interaction du style : « Il faut que je précise quelque chose, pour moi le développement personnel c’est pas quelque chose d’égoïste, d’ailleurs développement personnel c’est pas un mot tout à fait correct parce que mon but, c’est d’être bien avec moi mais c’est parce qu’il n’y a que comme ça que je serai bien avec les autres ».

En plus de l’individualisme qui sous-tend tous les discours, il y a ce libéralisme qui nie les relations de pouvoir.

C’est quelque chose que les féministes ont très bien mis en lumière. Dans le monde des livres de développement personnel, les relations de pouvoir sont absentes, non pas parce que les auteurs veulent manipuler qui que ce soit mais parce qu’il y a cet espoir qu’un jour on arrivera à les évacuer. Le développement personnel, c’est comme ça que je l’interprète sociologiquement, c’est une façon de faire en sorte que la vie continue quand elle a été interrompue par un problème. Sur le plan du sens, ça explique pourquoi ça s’est passé, qui sont les entités responsables (les parents, mon cerveau, moi) et qui est responsable du fait que je m’en sorte, et là, c’est souvent vers l’individu lui-même que les responsabilités pointent. Ça c’est la dimension symbolique. La deuxième dimension est opératoire : pour que la vie continue, ça m’explique comment je dois communiquer, ça me donne dix points-clefs pour pouvoir remonter mon estime de moi, etc. Je pense qu’il y a une troisième dimension qui est peut-être moins visible mais beaucoup plus problématique. Les gens qui me parlent de développement personnel essaient de montrer à quel point leur vie est une vie de qualité, ce qui implique de différencier cette vie-là d’autres vies qui sont de moindre qualité. Le développement personnel est un moyen dans les sociétés individualistes démocratiques de gérer la tension entre une égalité de principe et une inégalité de fait. Il possède une anthropologie qui est très démocratique et ça tou·te·s les lecteurs et les lectrices y tiennent très fort en disant : « Chacun·e a dans son cerveau, dans son histoire, les ressources qui permettent de dépasser ses problèmes, quels qu’ils soient, de se réconcilier avec soi-même, d’être heureux ». Mais il faut bien reconnaître qu’il y en a qui sont plus heureux que d’autres, donc il y a une inégalité de fait sur les situations de vie, les classes sociales auxquelles on appartient. Le moyen de l’expliquer, c’est de faire de la volonté individuelle le pivot qui va permettre à chaque individu d’exploiter ses ressources intérieures pour obtenir ce qu’il veut. Ces distinctions, si ce n’était pas le développement personnel qui les fait, ce serait autre chose. Parce que dans les sociétés où tous les individus sont théoriquement égaux, où notre place n’est plus déterminée par la caste à laquelle on appartiennent, le fait de savoir qui on est dans l’ensemble des êtres humains se pose à chaque individu, qu’il le veuille ou non.

Donc c’est libéral dans le sens où ça fait porter sur les individus la responsabilité de leur situation. Évidemment, ça a des conséquences qu’on peut fortement critiquer mais il faut voir à la base que quand on se tourne vers un livre de développement personnel, on ne cherche certainement pas un livre qui nous dise qu’on ne peut rien faire. J’ai besoin d’un livre qui me dise : « Vous pouvez changer quelque chose ». C’est pour ça que les individus endossent très volontiers cette conséquence du fait que tous les problèmes sont ramenés au niveau de leur action.

Au-delà du bouquin, vous avez écrit cet article (2) presque plus inquiétant d’après une enquête sur des lecteurs et lectrices de développement personnel engagé·e·s pour le changement social. Ils et elles se vivent comme plutôt militant·e·s mais portent une vision des choses au fond très libérale.

L’hypothèse que je fais, c’est qu’il y a peut-être une collusion chez certains individus entre une forme de volonté de changement social et une forme de développement personnel. Autour de l’idée, encore une fois, que le niveau le plus pertinent de l’action, c’est soi et/ou ce qui se trouve autour de nous. Les gens qui sont dans ces perspectives-là se vivent parfois comme des prophètes. L’idée que nous allons droit dans le mur est la mieux partagée par tou·te·s les répondant·e·s, à 91 %. Ce constat de crise, c’est quasiment un lieu commun. Ce qui les caractérise, c’est qu’ils et elles prétendent l’avoir perçu mieux que les autres et se donnent la responsabilité d’informer les autres à la fois de ce qui ne va pas et du fait qu’il est possible d’y changer quelque chose. Ce sont des gens – c’est une hypothèse d’après une enquête très brève – qui ont de la difficulté avec le pessimisme, voire avec le réalisme, n’aiment pas qu’on leur renvoie à la figure leurs contradictions et poseront la question : « Oui mais alors qu’est-ce que vous proposez ? » Et de ce point de vue-là, ils et elles tiennent très fort à cette idée que le niveau le plus pertinent de l’action, c’est moi avec mon cerveau et mes mains, ce que je peux faire à ma portée. Ça indique le déplacement de la croyance dans les différentes façons de transformer le monde.

J’ai été frappé de voir que quand on demande aux individus de classer les voies les plus probables d’un changement du monde, ils ont globalement plus confiance dans le travail intérieur d’un grand nombre de personnes et dans des initiatives individuelles plutôt que dans l’action politique. C’est là qu’il y a une entente de fait entre le développement personnel et toute une série de mouvements alternatifs. La logique est toujours la même : on sort du système qui est pourri de l’intérieur, où tout ce qu’on faisait entrer se retournait contre les intentions de départ, et on fait quelque chose en-dehors à un niveau local. La logique de développement personnel (je travaille sur moi) et la logique alternative (qui désire changer le monde mais pas par les voies classiques de l’action politique) partagent cette métaphore de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Changer le monde, ça veut dire que le monde changera quand chacun·e l’aura changé à sa portée. On sait très bien que des changements globaux pourront intervenir à partir du moment où il y aura une myriade de changements de formes de vie individuelle, le tri des déchets, les comportements par rapport à la bagnole, etc. Mais il y a plein de malentendus, parce qu’on est sur des notions qu’on pourrait appeler avec Levi-Strauss des « signifiants flottants » : l’autonomie, changer le monde. Tout le monde est d’accord. Je peux être d’accord avec vous sans savoir si on a la même chose en tête quand on parle de ça. Forcément oui, il y a des malentendus. On peut changer le monde à son niveau sans spécialement être dans le vocabulaire de la transformation de soi.

Je vous cite… « Quelle est cette société dans laquelle les individus, lorsqu’ils rencontrent un problème dans leur vie, se mettent à lire des ouvrages dans la perspective de travailler sur eux-mêmes ? »

J’ai tenté une comparaison entre les sociétés à magie et les sociétés de l’autonomie en montrant que dans toutes les sociétés, tous les individus vont connaître des malheurs dans leur vie. C’est un impondérable. Et dans toutes les sociétés, les individus vont trouvent les moyens de dépasser ces malheurs. Mais simplement ils ne vont pas le faire de la même manière parce que ce qu’ils vont faire, c’est se saisir des ressources culturelles qu’une société met à la disposition des individus pour donner du sens à ce qui est en train d’arriver. Dans les sociétés à magie, la sorcellerie est le moyen par lequel se règlent les rapports sociaux. On s’accuse mutuellement, c’est le moyen par lequel on explique des malheurs qui m’arrivent à moi. La question typique de la société, c’est : « Qui m’en veut ? qui est responsable de mon malheur ? » Dans la « société de l’autonomie comme condition », une fois que vous avez identifié les responsables, arrêtez de leur en vouloir parce que rien ne sert de pleurer sur le lait répandu, il faut aller de l’avant. L’individu lui-même doit se poser la question ; non pas : « Qui est responsable de mon malheur » mais : « Que puis-je faire pour m’en sortir ? » Le présupposé qui est inclus là-dedans, c’est que c’est l’individu lui-même qui est responsable et qui peut s’en sortir. Cette anthropologie démocratique accouche d’une vision finalement très méritocratique puisque chacun·e obtient ce qu’il ou elle mérite, en réalité, par rapport à l’investissement qu’il a fait. Le développement personnel nous permet de comprendre comment, dans une société en particulier, nous gérons les malheurs. Comment nous expliquons par exemple que ce soit moi qui soit atteint d’une maladie alors que mon voisin ne l’est pas ? Nous sommes aussi intrigué·e·s par la question du pourquoi que les sociétés traditionnelles et nous avons besoin de ressources qui nous permettent de donner des éléments de réponse à cette question.

Dans Les Mots, la mort, les sorts , Jeanne Favret-Saada (3) décrit un monde qui n’utilise pas d’explication psychologique pour expliquer ce qui arrive aux personnes.

L’intériorité dans ce système symbolique-là n’a strictement aucun sens ! Alors que c’est dans les sociétés individualistes une notion très importante, puisqu’il y est présupposé que l’intériorité contient la vérité de soi et les ressources d’action sur soi. Ce sont les mêmes questions qui se posent, sur qui suis-je et que suis-je dans mes relations sociales. Ce sont des questions de coopération, de conflit, de compétition, sauf qu’on ne les traduit pas du tout avec le même langage. On pourrait faire l’hypothèse que le développement personnel fait le même boulot que la sorcellerie décrite par Favret-Saada.

(1) Alain Ehrenberg est l’auteur de La Société du malaise , Odile Jacob, 2010.
(2) Nicolas Marquis, « Utopia in a liberal world facing crisis. Analysis of the new "grammars of change" », Revista de estudios culturales de la universitat Jaume I , vol XII, 2014.
(3) Jeanne Favret-Saada a étudié à la fin des années 70 la sorcellerie dans le bocage de l’Ouest de la France.