Sept milliards de chasseurs-ceuilleurs

, par Jeff Herrgott

Sept milliards de chasseurs-ceuilleurs
Thomas Gosselin
Atrabile, Genève, 2013
72 pages, 18 euros

L’apocalypse, la fin du monde, le grand chambardement final, je me les suis souvent imaginés gris, terrifiants, sans espoir, avec des cafards et des moustiques envahissant la surface de la Terre, la nature hostile recouvrant peu à peu une humanité disparue. Ça fait pas rêver.

Dans Sept milliards de chasseurs-cueilleurs , l’apocalypse a eu lieu, on ne sait pas vraiment pourquoi ni comment. Elle a eu lieu, c’est comme ça. On y croise deux individus, un cow-boy et un Indien. Première bonne surprise : l’humanité n’a pas disparu, il reste au moins ces deux-là, et ces deux-là sont multiples. Deuxième, excellente, surprise : la nature est sauvage et accueillante !

Deux Indiens se rencontrent. Le premier cherche son double, le second ne semble embarqué dans aucune quête particulière, tout occupé qu’il est à profiter de la vie qui l’entoure. Le premier devient peu à peu, et de plus en plus cow-boy, car la quête vous transforme c’est bien connu. Le second conservera son « indianité » jusqu’au bout.

D’une case à l’autre, d’une page à l’autre, ils se croisent de façon fortuite ou sur rendez-vous. Chacune de leur rencontre est une nouvelle histoire, chacune de ces histoires est un saut dans le temps, dans le monde, dans l’humanité. Car l’apocalypse a quelque peu aboli l’espace-temps ; au début, ça trouble un peu, mais c’est vraiment sans conséquence sur la santé de nos deux camarades ou du lecteur. D’une histoire à l’autre, on saute dans le futur, on revient dans le passé, on oublie ce qu’on vient de lire, on se souvient de ce qui se passera dans une minute...

C’est là que ça devient sympathique. Affranchi du temps, de l’espace, le cow-boy se déplace dans son histoire, incarnant une quantité de personnages divers. Chaque fois qu’il rencontre l’Indien, celui-ci est également un autre.

Que peuvent bien vivre deux individus qui changent sans arrêt de personnalité, dans un espace-temps post-apocalyptique incontrôlé ? Tout. Tout y passe : l’amour, l’envie, la survie, l’orgueil, la jalousie, le respect, dieu, la beauté...

Chaque scène est absurde, inattendue. Le récit est philosophique, profond, ou bien sans queue ni tête ; il fait toujours sens à un moment, puis il reprend sa route.

Le cow-boy le reconnaît : « Contre la simple reproduction de la réalité manifeste, j’ai privilégié les apparitions de la réalité latente ». Le devenir, le possible, l’imaginaire, la folie nécessaire à la construction d’un monde à venir, avec ses cow-boys et ses Indiens, civilisés ou sauvages, tous engoncés dans leurs petites histoires mais qui cheminent ensemble, va savoir vers où, va savoir vers qui, va savoir pourquoi, va savoir comment. En tout cas ils en reviennent et c’est avec joie qu’ils y retournent.

Le tout dans des décors foisonnants et multicolores. L’éditeur évoque un récit « pseudo-rousseauiste », en référence à Jean-Jacques, le philosophe. Pour ma part, j’y vois un trait qui me rappelle l’autre Rousseau, le douanier, artiste naïf et inspirateur des surréalistes, peintre de la vie sauvage et douce, d’une nature luxuriante, jamais vraiment hostile, toujours un peu inquiétante.

D’accord, c’est un peu perché. Mais ça ne fait pas de mal, une projection un peu différente, le temps d’une ballade. Un ballade avec des fous magnifiques, qui font, défont et refont le monde à leur image, à coups de grands discours et de belles images. On dirait... un apéro entre potes. Un de ces apéros mémorables qui commencent tôt le midi et se terminent tard dans la nuit, au cours desquels on met tout dans un même panier, on mélange bien, on remue et on construit la vie telle qu’on la veut, sans se mentir, avec ses bons et ses mauvais penchants, allant d’un sujet à l’autre au gré des verres qui se vident et se remplissent.

Le matin, souvent, c’est cendriers pleins et gueule de bois. On a les apocalypses qu’on peut. Avec Sept milliards de chasseurs-cueilleurs , tu peux choisir d’en sortir indemne. C’est incroyable comme les choses sont bien faites.