Soigner l’esprit, guérir la Terre

, par Patrick Marcolini

Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie
Michel Maxime Egger
Labor et Fides, Genève, 2015
288 pages, 25 €

Apparue dans les pays anglo-saxons il y a une trentaine d’années, l’écopsychologie reste encore largement méconnue en France – une situation qui pourrait toutefois évoluer avec la parution récente de plusieurs livres en langue française de ou sur ses grandes figures (Theodore Rozsak, Paul Shepard ou encore Joanna Macy) [1], ainsi que de cet ouvrage introductif rédigé par le sociologue et journaliste Michel Maxime Egger.

Mais que désigne-t-on exactement sous le terme écopsychologie ? Comme son nom l’indique, il s’agit pour l’essentiel d’un champ de réflexion et de pratiques qui prend en compte « la dimension psychologique dans l’approche des problèmes environnementaux et celle du monde naturel dans les démarches thérapeutiques ». L’écopsychologie met au centre de sa démarche « le lien essentiel, non seulement biologique, mais émotionnel et plus encore ontologique » de l’être humain à la nature, et cherche à résoudre tous les problèmes liés à l’occultation de ce lien. Soigner le malaise voire la souffrance des personnes vivant dans des lieux coupés de la nature ; comprendre et agir sur les ressorts intimes de pathologies telles que l’addiction à la technologie ou à la consommation ; contrer le déni de réalité et le sentiment d’impuissance face aux destructions massives de la nature, et inciter les populations à affronter sereinement les problèmes écologiques ; éduquer l’être humain à la conscience de sa place dans le monde pour réorienter ses activités dans un sens plus respectueux de l’environnement ; plus généralement, rétablir la conscience d’une continuité entre l’être humain et la nature, le moi et le monde, occultée par les pensées modernes de type objectiviste : telles sont les tâches de l’écopsychologie, qui ambitionne donc d’exercer un rôle moteur dans le changement général de paradigme que supposent les enjeux environnementaux actuels, comme l’explique M. M. Egger.

Pour ce faire, les acteurs de ce champ transdisciplinaire ont élaboré des pratiques thérapeutiques originales, que nous présente l’auteur. Elles incitent par exemple le patient à questionner son mode de vie ou à développer des activités centrées sur le corps, les sens et l’attention au monde (méditation, yoga, etc.). Mais elles supposent aussi de sortir du cabinet où s’enferment traditionnellement les psychologues, et d’engager des démarches visant à renouer le lien entre l’être humain et la nature. Cela peut aller de l’hortithérapie (le soin par les activités de jardinage) aux séjours d’immersion dans la nature sauvage, seul ou petit groupe, en passant par un traitement des troubles psychiques passant par le contact régulier avec un animal. Plus étonnant, et peut-être moins sérieux (parce que ne tenant pas compte des contextes socioculturels dans lesquels s’inscrivent les pratiques religieuses ou spirituelles) : une frange non négligeable de l’écopsychologie s’est inspirée des sociétés tribales pour élaborer le « conseil chamanique », une forme de thérapie incluant le recours à des danses, des invocations, des pratiques de jeûne, etc., ainsi qu’une attention accrue aux rêves. Quoi qu’il en soit, dans tous les cas, il s’agit de réveiller en chacun l’« inconscient écologique », notion élargissant celle d’inconscient collectif postulée par Carl Gustav Jung, et désignant le sentiment instinctif, plus ou moins refoulé, d’appartenir à une forme de communauté réunissant tous les êtres vivants.

A des questions environnementales qui sont habituellement posées à une échelle trop large, renforçant ainsi notre sentiment d’impuissance, l’écopsychologie a le mérite d’offrir un éventail de réponses suggestives, à taille humaine, ancrées dans le quotidien et parlant à la subjectivité de chacun. En faisant appel à la sensibilité, à l’imaginaire, à une ouverture sur la nature, elle est un précieux contrepoint à une psychologie et une psychiatrie trop souvent réifiantes. Qui plus est, elle porte au grand jour les causes sociales (et non uniquement individuelles) de quantité de souffrances psychiques contemporaines.

Mais sa démarche fait tout de même problème sur plusieurs plans. On peut lui reprocher ses incursions dans le mysticisme le plus lénifiant (nombreux sont ses représentants qui parlent par exemple d’« âme de la Terre »), ou le fait qu’elle n’est pas dépourvue d’ambiguïtés politiques, dont les écopsychologues sont d’ailleurs conscients eux-mêmes, puisque l’auteur rend compte des débats qui les divisent. Ainsi, à vouloir éduquer (rééduquer ?) psychiquement les populations à une attitude « écologiquement correcte », ne risque-t-elle pas de se transformer, d’instrument de prise de conscience, en un outil d’ingénierie sociale visant à faire accepter aux gens leur place non plus dans le cosmos mais dans la société de l’état d’urgence environnemental ? La recherche d’épanouissement psychique qui la guide ne la rapproche-t-elle pas dangereusement du développement personnel et de la culture néolibérale qui imprègne ce dernier [2] ? Enfin, sa démarche biocentrique, qui se préoccupe surtout de faire des êtres humains des « serviteurs de la nature », et de leur vie en commun « une société au service de la vie » (pour reprendre des expressions qui reviennent à de nombreuses reprises), ne risque-t-elle pas de mener à une impasse ? En définitive, la protection de la vie ou de la nature pour elles-mêmes n’a pas grand sens : l’une et l’autre sont plus fortes que l’être humain, et retrouveront toujours de nouveaux équilibres quelles que soient les perturbations introduites par ce dernier. En revanche, ce qui est à craindre, c’est que ces nouveaux équilibres ne laissent plus de place à la liberté humaine, voire à l’humain tout court. Comme le concluait justement Bernard Charbonneau, « ce qu’il faut défendre contre le déchaînement de la puissance humaine ce n’est donc pas la nature en soi, mais la nature pour l’homme » [3].

Notes

[1Cf. Joanna Macy, Écopsychologie pratique et rituels pour la Terre , Le Souffle d’or, 2008 ; Paul Shepard, Retour aux sources du Pléistocène et Nous n’avons qu’une seule Terre , parus respectivement aux éditions Dehors et José Corti en 2013 ; et Theodore Rozsak. Vers une écopsychologie libératrice , textes choisis et présentés par Mohammed Taleb, Le Passager clandestin, 2015.

[2Voir à ce sujet l’entretien avec Nicolas Marquis, « Se changer soi pour changer le monde », dans le n°7 de L’An 02 , "Altercapitalisme".

[3Pour reprendre les mots de Daniel Cérézuelle dans Écologie et liberté. Bernard Charbonneau précurseur de l’écologie politique , Parangon / VS, 2006.