Terres rares : « Cette usine est un problème malaisien »

, par Aude Vidal

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En mars 2010, les Malaisien·ne·s apprennent dans le New York Times l’installation à Kuantan, sur la côte est de la péninsule, d’une usine de traitement de terres rares, l’une des plus grosses au monde. Tout a été vite expédié entre le gouvernement et l’entreprise australienne Lynas. Les études d’impact environnemental ont été approuvées en quelques semaines, le gouvernement fait cadeau de dix ans de contributions fiscales, les travaux peuvent commencer. C’est alors que commence une mobilisation devenue depuis le plus gros dossier environnemental de Malaisie. 1,2 million de signatures ont été recueillies contre le projet, dans un pays de 30 millions d’habitant·e·s.

Une lutte très politisée

Début 2012, la lutte contre Lynas s’entremêle avec le mouvement Bersih, qui demande des élections transparentes et des modifications du système électoral. Aucun lien entre les deux sujets, mais le ras-le-bol est le même, confirme le membre de l’assemblée législative locale Lee Chean Chung, jeune Chinois élu après des années de luttes de terrain. Il est aujourd’hui le responsable des questions environnementales du grand parti d’opposition, le Parti du peuple (PKR).

La répression violente des manifestations de Bersih à Kuala Lumpur suscite un mouvement d’opinion favorable aux manifestant·e·s et qui nourrit l’opposition à Lynas. La mobilisation connaît alors un pic le 26 février, avec une manifestation de 5000 personnes sur le site et des rassemblements décentralisés dans les grandes villes du pays. Shervin, une étudiante chinoise de Kuala Lumpur, était devant l’usine ce jour-là : « C’était un rassemblement très pacifique, à notre grande surprise. L’armée était peu présente et nous a simplement regardé·e·s défiler, sans sortir les gaz. Il y avait beaucoup de pression de la part du peuple et des média internationaux. »

Aujourd’hui le gouvernement a abandonné sa politique de répression et préfère laisser se dérouler les manifestations dans une relative indifférence, entretenue par le silence de médias complaisants. « Nous n’avons pas de société civile très vivante, après 57 ans sans alternance », se désole Chean Chung. Mais devant l’usine Lynas, le dimanche 22 juin 2014, elle est à son plus fort. Financée par une levée de fonds populaire, annoncée sous le slogan « 622 Shut down Lynas » (fermer Lynas le 22/6), la manifestation dépasse un peu la sphère d’influence de la minorité chinoise à laquelle le gouvernement tente de la cantonner.

Terres rares et déchets radioactifs : le scandale de Bukit Merah

Au-delà des enjeux très politiques que soulève Lynas, il y a aussi les nuisances environnementales graves qui sont attendues. La production de terres rares, présentes dans le sol sous une forme très peu concentrée, exige un traitement coûteux en énergie et en eau, qui produit gaz toxiques et déchets radioactifs. La radioactivité naturellement présente dans les sols est libérée par l’extraction et par la réduction sous forme de poudre des terres. Une fois concentrées les terres rares, largement utilisées en électronique et dans les « technologies vertes » (voir encadré), il reste des déchets radioactifs. Rien n’est encore prévu pour eux par Lynas, il est donc à craindre que dans les années à venir ils entraînent de graves problèmes de santé, comme les Malaisien·ne·s ont pu le constater dans les années 1980 à propos du scandale de l’usine Asian Rare Earth (ARE) à Bukit Merah, de l’autre côté de la péninsule.

C’est la première fois que Lai Kuan, une vieille dame chinoise, vient à Kuantan. Ce n’est pas indifférence pour les mobilisations qui s’y mènent depuis 2010 : elle a tenu des conférences de presse, reçu nombre de journalistes, voyagé jusqu’à Kuala Lumpur ou au Japon pour faire connaître les méfaits de cette industrie. Il y a deux ans, son fils de trente ans est décédé, lui qui était né handicapé à Bukit Merah. À l’installation de l’usine, les habitant·e·s se sont dans un premier temps plaint·e·s de maladies respiratoires dues au rejet de gaz toxiques. Puis ils ont assisté à des naissances d’enfants malformé·e·s, à de nombreuses fausses couches et à l’apparition de leucémies infantiles, dans des proportions bien trop élevées pour cette petite communauté chinoise périurbaine. Lai Kuan a travaillé à la construction d’une annexe de l’usine pendant sa grossesse, en l’absence de toute prévention. Son fils Cheah Kok Leong est né en 1983 avec une malformation du cœur, une cataracte congénitale et une microcéphalie. Ce n’est pas un cas isolé.

Pendant que les autorités assuraient que les règles de sécurité étaient respectées, les habitant·e·s et les militant·e·s écologistes découvraient des poussières radioactives lavées à grande eau dans l’usine et des décharges sauvages de déchets : au bord d’une route, dans une mare. Entreposés dans des boîtes en bois, puis dans des barils en métal rouillé, les déchets étaient confiés aux bons soins d’un entrepreneur local de transports, sans indication particulière sur le lieu de destination et la toxicité de la cargaison. Il témoignera plus tard, ainsi que des habitant·e·s, avoir cru que les déchets étaient des engrais et les avoir utilisés à ce titre. Aucun plan de gestion des déchets radioactifs, licences d’exploitation pas en règle, les libertés prises par ARE sont nombreuses et bien documentées. Entre 1984 et 1992, les habitant·e·s ont intenté procès sur procès contre la compagnie, filiale de l’entreprise japonaise Mitsubishi Chemicals. Épidémiologistes et spécialistes des radiations nucléaires se sont succédé au tribunal d’Ipoh pour mettre l’état de santé observé à Bukit Merah sur le compte des activités d’ARE. La victoire, en 1992, est amère : l’usine aura au final fonctionné pendant dix ans et laissé ses traces tant dans les paysages que sur les corps.

Nuisances délocalisées, réponse globale ?

Le gouvernement assure qu’à Kuantan les règles de sécurité seront suffisantes. « Mais on sait pourquoi Lynas s’est installée ici », explique Natalie Lowrey, une activiste de Sidney spécialisée dans les questions minières, « c’est parce qu’en Australie elle aurait été contrainte à adopter des standards sanitaires et environnementaux bien supérieurs ». La mobilisation, sur laquelle elle travaille depuis des années avec des associations écologistes nationales, ne prend pas aussi bien qu’en son temps celle contre ARE au Japon : « Beaucoup de personnes chez nous considèrent que cette usine est un problème malaisien ». Depuis la tribune du camp de base, elle lance un « Go back home, Lynas » très apprécié des manifestant·e·s avant leur départ pour les abords de l’usine. Une heure plus tard, ils et elles sont quelques centaines à avoir été autorisé·e·s à s’approcher et à bloquer la seule voie qui y mène. Pour quelques heures. La fin de la manifestation est sonnée avec quinze arrestations dont celle de Natalie, qui ne sortira de prison qu’après cinq jours émaillés d’interrogatoires. Quelques jours après cette épreuve, l’idée que ses compagnes de cellule y sont encore vient assombrir parfois sa conversation toujours aussi animée. Mais en Australie, son arrestation a enfin intéressé l’opinion au cas malaisien et l’opposition à l’usine de Lynas est redevenue une info : les journalistes anglo-saxons ont convergé à Kuantan pour rendre compte de sa libération. En France, ni la grande presse, qui a couvert les manifestations de 2012, ni les sites alternatifs n’ont jugé le sujet digne d’un regain d’intérêt.

Ce ne sont pas les efforts du peuple de Kuantan qui pousseront Lynas à fermer l’usine, mais cela pourrait arriver dans les prochains mois. L’effondrement du marché des terres rares en raison de la surproduction actuelle (certaines d’entre elles sont passées de 100 à 5 $ le kilo) et la mauvaise santé économique de l’entreprise australienne, au bord de la faillite, pourraient faire cesser toute activité. La question restera cependant posée : qui gérera les déchets ?

Terres rares et green economy

Les terres rares (le scandium, l’yttrium et les quinze lanthanides) sont notamment utilisées pour leurs propriétés électromagnétiques. Elles sont devenues omniprésentes dans les moteur électriques et dans les accumulateurs NiMH, c’est-à-dire dans une bonne partie des batteries des voitures hybrides et de nos gadgets électroniques : smartphones, appareils photos, tablettes. On en trouve également dans les cellules photovoltaïques, dans tous types de circuits électroniques et d’écrans. Mais le plus gros développement de leur consommation concerne l’éolien. Les propriétés électromagnétiques du néodyme (un lanthanide) le rendent particulièrement utile pour la confection des alternateurs des éoliennes. Les plus puissantes peuvent en contenir jusqu’à 150 kg auxquels il faut ajouter une dizaine de kilos de dysprosium. Si l’économie verte repose sur la production d’énergie renouvelable et l’optimisation des flux via un réseau informatique performant, les terres rares y sont alors quasi-indispensables.

La rédaction