Territoire et économie coopérative

, par Jacques Prades

Comment lire et se réapproprier les territoires afin d’y construire une économie fondée sur la coopération ? Par Jacques Prades, maître de conférences en économie à l’université Toulouse 2 Le Mirail.

Le territoire est le partage d’un espace physique et sensible en construction, délimité par des frontières qui confèrent aux membres qui s’en réclament un lien d’appartenance. Entendu de cette manière, il y a au moins trois façons de lire le territoire. Notre propos est de montrer l’intérêt que présentent ces approches pour l’économie coopérative.

Lire le territoire

La première lecture vient des politiques publiques qu’on appelle les « politiques du territoire ». La deuxième lecture est de partir de la place de l’agriculture dans l’économie. On trouvera cette littérature chez François Partant ou François de Ravignan, et plus largement chez les « décroissants ». Enfin, la troisième lecture se décrypte à partir de variables économiques. Ici, Laurent Davezies a ouvert une porte intéressante.

Le lieu de politiques publiques

La première perception du territoire cherche à optimiser l’efficacité des politiques menées par l’État visant à impulser des dynamiques économiques et à redistribuer des ressources en direction des territoires les plus vulnérables.

Entre 1950 et 1970, la France a usé de ces politiques avec un succès indéniable. Il suffit de se promener sur les routes françaises pour constater encore aujourd’hui que l’éclairage public, l’entretien des routes, l’existence de trottoirs, leur propreté sont assez uniformes sur tout l’Hexagone, ce qui n’est pas le cas, par exemple, en Espagne ou en Italie.

Dans les années 80, le débat se complique car les politiques économiques keynésiennes sous-tendant cette impulsion ou redistribution reposaient sur la mécanique de l’arsenal. Cette dernière était organisée, en France, autour de champions nationaux (Air inter, EDF-GDF, Airbus, SNCF, etc.) qui commençaient à se déliter. L’impulsion est donc plus hasardeuse, les ressources moins abondantes, l’État plus affaibli et la redistribution, plus difficile.

Dans les années 90, la classe politique française a tardivement compris que tout cela était terminé. Elle a eu du mal à saisir la pertinence des districts italiens, c’est-à-dire ces petites entreprises en coopération entre elles, mais en concurrence avec l’extérieur, organisées sur un secteur particulier et dans des territoires très restreins, avec une dynamique locale qui partait du bas. Quinze ans plus tard (2004), la France a inventé les pôles de compétitivité, toujours dictés par l’État, du haut vers le bas. Comme si ce n’était pas suffisant, on a ensuite innové avec les pôles territoriaux. A côté et pour singer l’opération, on a enfin imaginé, pour l’économie sociale, des pôles territoriaux de coopération économiques (PTCE), conçus avec un État-major parisien qui descendait dans les régions, en demandant à la population de bien vouloir écrire des « cahiers d’espérance ».

Dans un pays où on ne connaissait pas les clusters , on s’est trouvé très rapidement avec cent pôles de compétitivité, autant de pôles territoriaux, donc presque autant que l’Italie, démontrant que les effets d’aubaine fonctionnent toujours ! Ainsi, les Toulousain⋅e⋅s ont appris qu’ils étaient spécialisés en cancérologie, les Bordelais⋅es ont écopé du pin des Landes qui n’a plus de débouchés depuis vingt ans et les PTCE ont cru qu’il suffisait de bâtir une maison commune pour former un couple ! Le résultat est à la hauteur de la méthode : là où il y a déjà un pôle, l’aéronautique à Toulouse, ça a marché mais là où il n’y avait rien, l’oncopole toulousain, il n’y a toujours rien (ou presque) !

Un cluster ne se construit jamais par l’État mais toujours de bas en haut, à partir d’une dynamique locale qui se construit sur l’histoire d’un territoire. La France n’est pas un pays fédéraliste et n’a donc pas cette culture de la société civile pour favoriser ces dynamiques dans un milieu local dominé par des baronnies.

On va alors reproduire avec les métropoles, ce que Paris est à la province, c’est-à-dire vider les territoires autour d’elles. Avec ce résultat : un coût ahurissant de la congestion de Paris et des métropoles.

Territoire et agriculture

La deuxième manière de lire le territoire est de partir de son agriculture.

C’est surprenant aujourd’hui de parler d’agriculture quand on vante les mérites de l’économie cognitive ! Elle est pourtant le socle indépassable d’une société. L’auteur qui a fait le plus de mal en France sur cette question a été Jean Fourastié lorsqu’il a pensé la théorie des trois secteurs – primaire, secondaire et tertiaire – en termes eschatologiques.

Pour les décroissants, dont François Partant, « dis-moi quelle agriculture tu véhicules et je te dirai quelle est ta conception du territoire ». Mais quel est l’avenir de l’agriculture ? Dans un rapport remis au ministère de l’Environnement, des géographes dessinent quatre scénarios possibles pour l’agriculture française à l’horizon 2025.

Le premier est celui d’une agriculture en filière caractérisée par un pilotage par l’aval (industrie agro et distribution), donc le territoire sera réduit à l’avantage comparatif qu’il est susceptible d’apporter. On assistera à une banalisation de l’espace agricole et à une biodiversité sacrifiée. C’est l’agriculture qui s’impose au territoire, le territoire étant un support d’activités.

Le deuxième scénario est celui d’une agriculture duale où, à côté de l’agriculture intensive précédente, se met en place un petit secteur bio, Amap, marchés paysans, jardins d’insertion, etc. On protège l’aspect environnemental et l’économie solidaire a une voie, bien qu’étroite, une forme de filière propre. Le territoire prend la forme d’un zonage.

Le troisième scénario est celui d’une agriculture régionalisée, une sorte d’Europe des régions qui donne davantage d’autonomie aux acteurs, et qui aboutira à une grande diversité en fonction des situations naturelles initiales. C’est là qu’on retrouve une agriculture paysanne. Autrement dit, on produit ce qu’on peut fabriquer en fonction d’un territoire construit par affinité, on vend nos surplus et on achète ce qui nous manque.

Le quatrième scénario est celui d’une agriculture toute tournée vers une haute performance environnementale. La prise de conscience des effets des pesticides sur la santé suggère que l’État est responsable de la santé publique. Après l’Allemagne qui a décidé de passer à 20 % d’agriculture bio, l’Émilie-Romagne passera à 100 % d’agriculture bio à horizon 2015. Les métiers liés à l’environnement et au développement rural connaissent alors un nouvel horizon.

Comme tous les scénarios, il est fort probable qu’aucun ne se réalisera ! Mais je crois beaucoup aux utopies pour forcer les destins…

Ces scénarios sont intéressants car l’avenir de l’économie sociale n’est pas inscrit de la même manière selon les territoires dessinés. Ce qu’il faut retenir est que la place que nous réserverons à l’agriculture dessinera le monde de demain.

Territoire et variables économiques

La troisième manière de lire le territoire est fonction de deux variables économiques que Laurent Davezies a mis en valeur, même si ses conclusions sont discutables. Il compare la production par tête au revenu par tête pour une région particulière et il parvient à des résultats au premier abord surprenants. Pour faire vite, certains territoires ont des populations à hauts revenus avec des productions quasiment nulles et d’autres territoires ont des populations exclues alors que la production moyenne est élevée. Pour caricaturer, ajoute Davezies, le Luberon bénéficie de hauts revenus alors qu’il ne produit presque rien alors que la plaine de Saint Denis affiche une production moyenne élevée et des zones d’exclusion très forte. Une des raisons de cet apparent paradoxe réside dans la multiplication et l’accélération des moyens de transport (TGV et compagnies aérienne à bas coût) : quand on a de l’argent et qu’on travaille comme cadre supérieur au siège d’une entreprise à Saint Denis, il est facile de passer ses week-ends dans le Lubéron, en faisant exploser le prix du foncier qui devient inaccessible aux locaux. Il existe d’autres raisons comme la venue des retraité⋅e⋅s.

Si on ne veut pas transformer nos territoires ruraux en camp de vacances, en matière d’achat de propriété, il faudra parvenir à une forme de « demande sociale » qui ne se résume plus à l’épaisseur du portefeuille,

Territoire et économie coopérative

Le mythe du libéralisme a conduit à une banalisation des territoires parce que les entreprises ont développé leur capacité à remettre en cause à tout moment leur ancrage territorial, en fonction des opportunités économiques. C’est probablement la pire des stratégies d’entreprise qui ait été inventée ces trente dernières années car, dans ce modèle, la notion de territoire n’a plus de sens. Du point de vue de l’économie sociale ou de l’économie coopérative, la première conclusion que nous devons tirer des problématiques du territoire évoquées plus haut est qu’il y a un besoin urgent de se réapproprier son territoire. « Réapproprier » ne signifie pas relocaliser. La réappropriation du territoire est la capacité d’y « habiter », au sens physique mais aussi sensible : travailler, habiter et vivre sur un lieu. Ce n’est pas un hasard si les lieux où les entreprises sont accrochées à des territoires sont aussi les lieux de concentration de coopératives (en Europe, Mondragon et Trente). C’est encore moins un hasard que de constater que ce sont aussi des lieux de revendication d’autonomie politique. Et c’est une banalité de dire que ce sont des lieux où les gens vivent.

Imaginons un monde exclusivement peuplé de coopératives : les décisions partiraient nécessairement du bas, en favorisant la démocratie directe. Comment imaginer que, dans ce même monde de coopératives, ne soient pas développés les circuits courts en diminuant les intermédiaires et en favorisant la proximité géographique ? Si les coopérateurs sont dans les instances de gestion de leur coopérative, y a-t-il des chances pour qu’ils votent pour une délocalisation de leurs activités ? Si les personnes habitent et vivent au pays, pourquoi la productivité par tête serait-elle éloignée de leur revenu ?

Une solution qui pourrait être envisagée serait de détricoter les grandes villes pour diminuer les coûts de la congestion urbaine et de regrouper les communes qui ont un trop faible nombre d’habitant⋅e⋅s de manière à créer une densité forte de villes moyennes. Là résideraient des coopératives de production, de consommation, de crédit, de sécurité sociale, d’université, de logement, etc.

Parce qu’un programme de ce type est politique et économique à la fois, la coopérative est l’outil de cette transformation sociale.

(1) « Agriculture, environnement et territoires. Quatre scénarios pour 2025 », La Documentation française, 2006.