Théorie du drone

, par Antoine Trouillard

Théorie du drone
Grégoire Chamayou
La Fabrique, 2013
178 pages, 14 €

Dès les premières pages de Théorie du drone , on comprend que la rigueur de la pensée et la concision du style, également remarquables, ne nuiront pas à la clarté du propos, qui s’offre délibérément au public le plus large. Et si la puissance et la diversité des analyses impressionnent, c’est, au-delà du mérite de l’auteur – dont on apprécie d’autant mieux la modestie – que l’objet s’y prête singulièrement : voici le drone « chasseur-tueur », dont le développement et le perfectionnement apparaissent comme une des principales priorités « militaires » de l’administration américaine.

Avion équipé non seulement de missiles (nous y sommes habitué·e·s) mais de caméras (est-ce donc là tout le scandale ?) le drone, « objet violent non identifié », bouleverse l’ensemble des conceptions traditionnelles, juridiques, philosophiques ou proprement stratégiques, qui se trouvent au principe aussi bien du droit de la guerre que de la pratique effective des conflits armés. En effet, que le pilote ne se trouve plus dans l’avion, mais assis confortablement quelque part de l’autre côté du globe, cela revient non seulement à l’immuniser, à le rendre invulnérable, mais à le faire disparaître en tant que belligérant... de même que l’ennemi qu’il est censé combattre : « En privant l’ennemi de toute possibilité de participation directe à des hostilités devenues introuvables, on se prive aussi du plus sûr moyen de le reconnaître. [...] Le drone, dont on vante les grandes capacités à mieux faire la différence entre combattants et non-combattants, abolit en pratique la condition même de cette différenciation, à savoir le combat ».

Or, comme nous le montre Chamayou, ce n’est pas là une simple faille dans le raisonnement. Derrière la « crise d’intelligibilité » des catégories de la guerre provoquée par l’utilisation du drone en tant qu’arme, on observe une entreprise idéologique assumée, quoique très contestée au sein des écoles militaires états-uniennes, de remplacement du paradigme de la « contre-insurrection » (qui se joue toujours en définitive au niveau politique) par celui de « l’anti-terrorisme », essentiellement policier. Couper, l’une après l’autre, les têtes de l’hydre « terroriste », même si elles doivent repousser plus rapidement ; et bien soit ! La répression « dronisée » s’en trouvera d’autant mieux justifiée.

« Le paradoxe est que l’hyperprotection du personnel militaire tend à compromettre la division sociale traditionnelle des risques entre soldats exposés et civils préservés. En maximisant la protection des vies militaires et en faisant de l’inviolabilité de sa "safe zone" la marque de sa puissance, l’État-drone oriente tendanciellement les représailles vers sa propre population ». C’est dire que l’usage du drone entend s’auto-alimenter. Car si ladite population est prompte à condamner la guerre extérieure lorsqu’elle implique la mort de ses enfants sous les drapeaux – ce que, précisément, le drone permet d’éviter dans une certaine mesure – les attentats dirigés contre elle l’inclineront d’autant plus à approuver l’usage de cette arme, présentée comme le moyen idéal de la lutte contre le « terrorisme international ».

En somme, à se rendre libre comme l’air, le drone incarne exactement l’extension planétaire de la logique de répression policière appliquée à tous les types de conflits. Et certes, une telle logique se moque pas mal des frontières nationales et des récriminations de la « souveraineté », du moins lorsqu’elles concernent des États considérés comme « voyous » ou « défaillants ». Quant à son extension potentielle, on en jugera d’après le silence qui entoure l’assassinat de quelques trois mille Pakistanais entre 2004 et 2012 (sans compter les « frappes de signature » au Yémen ou en Somalie), en violation évidente du droit international. Alors, crime de guerre ou crime contre l’humanité ?